« Une mèche de vos cheveux, Maëstro !… »

Caran-d’Ache,-Musical-competition,-Almanack-for-1894
Caran d’Ache, « Musical competition », Almanack for 1894,
supplément de fin d’année de la revue satirique anglaise Punch, 1893.

 

Dénichée sur le site Griffioen-grafiek.nl, cette planche signée Caran d’Ache est intéressante à plus d’un titre. Tout d’abord parce qu’elle est probablement l’une des plus belles compositions du dessinateur  (1). Notez l’élégance et la virtuosité d’un Caran d’Ache au sommet de son art : le passage brusque du calme au déferlement dans les deux premiers dessins ; le serpentin de petites scènes plus ou moins rapprochées de don capillaire ; le rythme donné par la diversité des ces actions pourtant répétitives ; la scène finale, tout en repos, dans laquelle les volutes du cigare rappellent les tourbillons précédents, et où l’on découvre, au fond, le pot-aux-roses. Et puis, cette phrase en forme de titre — « Une mèche de vos cheveux, Maëstro !… » — qui interpelle… En effet, vous aurez compris que le second intérêt vient du sujet de cette histoire en images mettant en scène un maestro qui en rappelle un autre…

Publiée fin 1893, cette planche intitulée « Musical competition » est antérieure au Maestro, projet de « roman dessiné » entièrement muet proposé par Caran d’Ache en juillet 1894 au journal Le Figaro. Le modèle du célèbre musicien virtuose à ample chevelure avait donc déjà titillé notre dessinateur.

L’histoire de l’Almanack du Punch peut être rapprochée de deux pages isolées du roman inachevé : chacune met en scène une coupe de mèche de cheveux du musicien. La première quand le jeune virtuose quitte ses parents adoptifs pour être appelé au service du roi  (2) ; la seconde quand le maestro s’échappe du palais royal, laissant une mèche dans l’enveloppe accompagnant sa lettre d’adieu  (3). Ces pages auguraient-elles d’une future calvitie du héros ? D’autres scènes d’amputations capillaires étaient-elles prévues tout au long du récit dans sa version finale ?

         


Aucun autre fragment de Maestro ne rappelle cette histoire anglaise. Mais c’est dans les feuillets de son synopsis, conservé au département des Arts graphiques du musée du Louvre, que se trouve une autre pièce du puzzle. Thierry Groensteen y a identifié ce qui pourrait être la conclusion de cette histoire inachevée  (4). Dans ces pages de scénario éparses, il remarque notamment une insistance obscure pour « les perruques et la calvitie, dont on peut seulement conclure que le maestro avait dû perdre ses cheveux à un moment quelconque ». Il est même fait mention de « perruques de rechange » que le musicien se cacherait de porter  (5).

Le gag du Punch offre une explication à ce bout de scenario énigmatique : à force d’offrir des mèches de cheveux après ses représentations, le virtuose devient chauve. Pour continuer à combler ses admiratrices, il porte des perruques, une nouvelle à chaque concert. Cette anecdote aurait pu s’imbriquer à la suite du récit inachevé qui nous est aujourd’hui connu pour fournir un épisode de la vie du maestro, expliquant les allusions capillaires du synopsis retrouvé. Cette courte histoire étant parue bien avant le projet du livre, aurait-elle servi de point de départ à Caran d’Ache pour élaborer son « roman dessiné » ? Sur cette question le Maestro laisse, une fois de plus, de grands silences.

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Mise à jour du 9 janvier 2011 : Cet article traduit en italien par Massimo Cardellini est consultable sur son site Letteratura&Grafica.

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Mise à jour du 24 avril 2015 : Caran d’Ache se serait-il à nouveau inspiré du dessinateur allemand Adolf Oberländer pour son histoire de mèches coupées ? La revue Fliegende Blätter publie en effet dans son n° 2503 de 1893 (les numéros ne sont pas datés mais celui-ci date très probablement du tout début de l’année) une histoire de pianiste chevelu qui reprend la même idée de départ. Le musicien, qui rappelle également le célèbre Paderewski, se retrouve déplumé après que ses nombreuses admiratrices lui aient prélevé des souvenirs capillaires…

 oberlander-kunstenthusiasmus-1893Adolf Oberländer, « Kunstenthusiasmus, oder: Nur eine Locke » (L’enthousiasme pour l’art ou Seulement une boucle),
Fliegende Blätter, n° 2503, 1893. Source : Universitätsbibliothek Heidelberg.


Quelques années plus tard, la même revue propose une histoire de Hermann Schlittgen qui, elle, copie clairement l’idée de Caran d’Ache qui consiste à se prémunir de ces coupes sauvages grâce à une perruque… Ces pages nous offrent un nouvel exemple de la viralité des gags et des échanges entre les deux côtés du Rhin.

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schlittgen-fliegende-1899Hermann Schlittgen, « Getäuschter Enthusiasmus » (Enthousiasme trompé), Fliegende Blätter, n° 2789, 1899.
Source : Universitätsbibliothek Heidelberg.

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  1. Cette histoire ne se retrouve dans aucun des albums de l’artiste édités par Plon, compilations des pages de Caran d’Ache publiées dans les revues françaises et étrangères.[]
  2. Voir le feuillet RF  8572.BIS de l’inventaire du département des Arts graphiques du Louvre.[]
  3. Voir la page 100 de l’édition du Maestro (CNBDI éd.) et son esquisse référencée RF 8616 dans l’inventaire du département des Arts graphiques du Louvre.[]
  4. Thierry Groensteen, « Caran d’Ache, le retour du Maestro », 9e art, n°7, janvier 2002, p.14.[]
  5. « [La fiancée du maestro] viendrait avec ses parents courroucés demander des explications chez le maestro et c’est le chien (son ennemi) qui trouverait les perruques de rechange qu’il apporterait dans sa gueule sur la scène en regardant finement les gens ! », Archive RF 8630.8, cité par Groensteen, op.cit.[]
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