« Le serpent à pattes » par Benjamin Rabier

 

Benjamin Rabier, « Le serpent à pattes », Le Journal amusant, n° 46, 27 mars 1920. Source : Gallica.bnf.fr

 

En dépouillant l’année 1920 du Journal amusant disponible sur Gallica, le lecteur contemporain remarquera sans doute la planche ci-dessus signée Benjamin Rabier. Et pour cause, comment ne pas la rapprocher de cette fameuse scène des aventures de Tintin au Congo dessinées par Hergé et publiées pour la première fois en feuilleton dans Le Petit Vingtième de juin 1930 à juin 1931 1.

 

Hergé, séquence extraite de l’album Les aventures de Tintin au Congo, Les éditions du Petit Vingtième, 1931 (rééd. Casterman, 1982).
© Hergé – Moulinsart SA.


Les deux séquences ont beau avoir vingt ans d’écart, leur analogie est frappante. Il s’agit bien du même gag avec le boa marchant sur pattes après avoir avalé un chien. Le processus de la digestion est similaire et, dans l’une comme dans l’autre scène finale, le reptile semble apprécier sa nouvelle motricité.

Hergé n’a jamais caché son admiration et l’influence qu’a eu Benjamin Rabier sur son art. Le créateur de Tintin n’hésitant pas à déclarer : « Longtemps j’ai considéré Rabier comme un sommet de la création artistique, bien au-dessus de Rubens et de Rembrandt » 2. Dès son enfance, le belge est marqué par son style. A la fin de sa vie, préfaçant la réédition des Fables de La Fontaine illustrées par Rabier,  Hergé écrit : « [ses] dessins étaient très simples. Très simples, mais robustes, frais, joyeux et d’une lisibilité parfaite. En quelques traits bien charpentés, tout était dit : le décor était indiqué, les acteurs en place ; la comédie pouvait commencer. (…). Et c’est à coup sûr de cette rencontre que date mon goût pour un dessin clair et simple, un dessin qui soit compris instantanément. C’est, avant toute chose, cette lisibilité que je n’ai cessé de rechercher moi-même 3. » Dans cet épisode congolais, on retrouve effectivement cette connivence graphique avec Rabier, que ce soit pour le trait mais aussi pour les aplats en noir et blanc qui dressent le décor.

Pour son premier album des aventures du reporter, Tintin au pays des Soviets (1930), Hergé reconnaîtra plus tard s’être rappelé des animaux de Rabier pour dessiner les siens. Cependant, il croit se souvenir que c’est la seule fois où il lui fait des emprunts 4. A t-il oublié le Serpent à pattes,  une dette un peu moins avouable car empruntant plus à l’idée qu’au style de Rabier 5 ?


Précédent tarasconnais

A moins que le père de Tintin ne se soit inspiré d’un autre… En effet, un autre ancêtre de notre serpent à pattes, bien plus éloigné, existe dans une planche de l’imagerie Pellerin publiée en 1896 :

O’Galop, « Métempsychose », Imagerie Pellerin, série aux Armes d’Epinal, n°176, 1896.

 

Parue sous le n° 176 de la série supérieure de l’Imagerie Pellerin 6, cette histoire porte un titre aussi long que son boa constrictor : « Métempsychose ou Souvenir inédit de son séjour en Afrique, narré par le Héros de Tarascon à ses amis les Chasseurs de Casquettes » 7.

Son auteur, O’Galop, pseudonyme de Marius Rossillon (1867-1946) était un peintre, dessinateur et affichiste 8. Sa création la plus célèbre est encore aujourd’hui connue : le bibendum Michelin. O’Galop fut ami de Benjamin Rabier qui, comme lui, travailla pour la presse illustrée et l’édition enfantine. Tous deux furent également des pionniers du dessin animé en France .

Alors, de qui Hergé s’est inspiré ? Etant donné les relations qu’entretiennent ces dessinateurs entre eux, on supposera que Rabier, s’inspirant de la planche d’O’Galop, fut imité à son tour par Hergé. Mais le plus intéressant n’est pas dans cette question. Remarquez plutôt comment chacun des trois dessinateurs met en scène cette même anecdote ; la plus ancienne, celle d’O’Galop (1896) respecte le modèle spinalien : cadres réguliers et texte (versifié pour l’occasion) en-dessous. Beaucoup plus sobre, la composition de l’histoire de Rabier (1920) est typique des histoires en images qu’il donnait dans les journaux : muette avec une mise en cases induite par l’action tout autant que par le gabarit de ses protagonistes. Enfin, la version modernisée d’Hergé (1930-1931) : utilisation de la bulle, démarcation par rapport au dispositif théâtral (point de vue de face, cadrage en pied) mis en place par ses prédécesseurs. Muant à chaque dessinateur, le medium serpente d’une composition à l’autre. A l’image du serpent à pattes, la bande dessinée est cet animal hybride dont la richesse des combinaisons ne cessent de nous surprendre.

Mise-à-jour du 26-02-2010 : Sur la Platinum Age Comics List, Mauricio Cruz Arango signale un précédent américain au serpent à pattes : « Origin of a new species, or The evolution of the crocodile explained ». Celui-ci, publié le 18 novembre 1894 dans The New York World est désormais la plus ancienne occurrence connue de cette histoire. Elle est l’œuvre de Richard F. Outcault, futur père du Yellow Kid et de Buster Brown 9.

 

Richard F. Outcault, « Origin of a new species, or The evolution of the crocodile explained », The New York World du 18 novembre 1894.


D’Outcault à Hergé en passant par O’Galop et Rabier, le gag du serpent à pattes a connu une longue postérité qui rappelle celle de « L’arroseur arrosé ». Avant d’être filmée par les frères lumières en 1895, cette anecdote fut dessinée dans la presse française par Uzès, Sorel, Herman Vogel ou encore Christophe 10. Découverte il y peu, une version allemande de l’arroseur fut publiée dans le Fliegende Blätter n° 2142 du 15 août 1886, sous le crayon de Hans Schließmann.


Mise-à-jour du 14-03-2010
: Grâce à la vigilance de Michel Kempeneers, la chronologie des apparitions de L’arroseur arrosé a été rectifiée. En effet, c’est la planche du dessinateur Uzès dans Le Chat Noir qui est la première version connue, et non celle de Schließmann. Nous avons ajouté en note les références des autres versions et des liens vers celles de Sorel et Christophe visibles sur Gallica.fr.

Mise-à-jour du 22-04-2010 : Frédéric Paques, qui conduit actuellement une thèse sur les débuts de la bande dessinée en Belgique francophone (Université de Liège), a débusqué un nouvel antécédent au serpent à pattes antérieur de quelques jours à celui de Richard F. Outcault. Celui-ci est paru dans Le Globe Illustré du 4 novembre 1894, édité à Bruxelles. La signature reste mystérieuse et il est fort possible que cette histoire est une réédition de matériel étranger (voir le commentaire de F. Paques).



Mise-à-jour du 30-09-2014 : Une variation du gag par Benjamin Rabier publiée dans Histoire comique et naturelle des animaux, n° 27 du 16 février 1908. Dans cette revue entièrement illustrée par Rabier, le chien est remplacé par des jeunes autruches…

rabier-serpent-pattes-1908Source : Gallica.bnf.fr


Mise-à-jour du 22 octobre 2014 : Ci-dessous, une nouvelle version du gag par le dessinateur Gaston Galey tirée de la revue pour enfants Saint-Nicolas n° 27 du 6 juin 1907.

galey-serpent-a-pattes Source : Gallica.bnf.fr

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Mise-à-jour du 11 mars 2016 : Trente-cinq ans après sa version pour l’imagerie Pellerin, O’Galop recylera ce gag pour une séquence du livre illustré qu’il signe chez Albin Michel en 1931 : Le Tour du monde en 80 minutes, les aventures drôlatiques de Marius à l’Exposition coloniale.

o-galop-tour-du-monde-1931
Source : Gallica.bnf.fr

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  1. Le rapprochement entre ces deux histoires a déjà été mentionné dans un article cosigné par votre serviteur, dont nous ne saurions trop vous conseiller la lecture ! Camille Filliot et Antoine Sausverd, « Les bandes disséminées de Benjamin Rabier » in Benjamin Rabier. Gédéon, La Vache qui Rit et Cie. Ouvrage collectif sous la direction de Christophe Vital. Somogy / Musées de Vendée, 2009. []
  2. Réponse écrite à un questionnaire de Pierre Ajame, Les Nouvelles littéraires, juin 1963. Cité dans Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, p. 35. []
  3. Préface de Hergé aux « Les Fables de la Fontaine illustrées par Benjamin Rabier », Editions Jules Tallandier, 1982. Reproduction anastatique de l’édition originale de 1906. []
  4. Cf. Numa Sadoul, Tintin et moi. Entretiens avec Hergé. Casterman, 2000, p. 119. []
  5. A noter également la possible influence Tintin-Lutin, le premier album pour enfants dessiné par Benjamin Rabier sur un texte de Fred Isly, paru en 1897 chez Félix Juven. Certains voient dans le jeune héros de Rabier, coiffé d’une houppe et portant une culotte de golfe, le futur Tintin de Hergé. []
  6. Cette planche a également été publiée dans la série 20 x 30 cm sous le numéro 2 575. []
  7. Comme dans un certain nombre de bandes dessinées de l’époque, le dessinateur met en scène un méridional hâbleur racontant l’un de ses souvenirs invraisemblables. Ici, il est incarné par le légendaire Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet, comme dans une dizaine de planches de l’imagerie Pellerin ou d’autres maisons. Parfois, il s’agit d’un simple marseillais prénommé Marius à l’exemple de ces deux planches de Caran d’Ache publiées la même année que cette planche de O’Galop : « Marius à la chasse », Le Journal amusant n°2088 du 5 septembre 1896 et « La première peur de l’ami Marius », Le Figaro du 30 mars 1896. []
  8. Un documentaire sur ce dessinateur réalisé par Marc Faye vient de sortir. []
  9. Cette planche est reproduite à la page 22 de l’ouvrage R.F. Outcault’s the Yellow Kid: A Centennial Celebration of the Kid Who Started the Comics, Kitchen Sink Press, 1995. []
  10. La première version connue est celle du dessinateur Uzès (pseudonyme d’Achille Lemot), « Arrosage public », publiée dans Le Chat Noir, n°182, du 4 juillet 1885. Sorel a réalisé « Fait divers » dans La Caricature, n° 376, du 12 mars 1887. Hermann Vogel a donné « L’Arroseur » pour l’Imagerie artistique de la Maison Quantin (Série 4, planche n°4) en 1887. « Un arroseur public » de Christophe a paru dans Le Petit Français Illustré, n°23, du 3 août 1889. Enfin, on connait également une version de Georges Hem, « Douché malgré lui », dans L’Amusant, n°52 de 1897, mais datée de 1894. []

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