Les bandes dessinées du jeune Sergueï Eisenstein

Sergueï Eisenstein, page 2 d’un cahier de dessins de jeunesse, 1914. Source : Fondation Daniel Langlois.

 

Pas de chance, les gosses ! Hormis vos camarades de classes et quelques pédopsychologues, on ne s’intéresse guère à votre production de bandes dessinées. A moins que vous n’embrassiez plus tard la carrière d’artiste célèbre. Sortie de l’indifférence, vos historiettes de jeunesse seront alors dignes d’être imprimées, pour mieux être analysées à l’aune de votre production « adulte ». On cherchera alors à y déceler le germe de votre génie en devenir…

Depuis l’âge de dix ans, le grand réalisateur russe Sergueï Eisenstein (1898-1948) s’est adonné au dessin. Il ne lâcha jamais son crayon et poursuivit tout au long de sa vie une prolifique activité de dessinateur. Les Archives d’Etat russes comptent pas moins de cinq mille de ses dessins. Parmi ceux-ci, se trouvent vingt cahiers qui datent de sa jeunesse. L’un d’eux est présenté par la fondation québécoise Daniel Langlois sur son site Internet. Ce cahier date de de 1914, alors qu’il avait 16 ans et résidait encore dans sa ville natale, Riga.

A ses débuts, le jeune Eisenstein s’inspire notamment de caricaturistes européens du XIXe siècle comme Honoré Daumier, J.-J. Granville, Gustave Doré, Rodolphe Töpffer ou Wilhelm Busch. Pas étonnant donc de découvrir dans les pages de ce cahier de nombreuses histoires en images.

La planche présentée en tête d’article fait partie de ce cahier de jeunesse. Sont scénario se résume ainsi : « le héros apprend qu’il hérite, il obtient l’argent de la banque, commande un nouveau costume au tailleur, puis s’en va en abandonnant sa misère quotidienne et son vieux serviteur en larmes »  ((Cette citation, comme celles qui suivent, sont extraites des commentaires données par Oksana Bulgakowa en accompagnement de la numérisation de ce cahier d’Eisenstein.)). Comme les autres histoires en images que nous reproduisons à la suite, il s’agit d’une séquence muette, plus ou moins aboutie. Cet échantillon laisse songeur quand on imagine ce que pourraient révéler les autres cahiers.

Sergueï Eisenstein, page 17 d’un cahier de dessins de jeunesse, 1914. Source : Fondation Daniel Langlois.

 

Sergueï Eisenstein, page 32 et 33 d’un cahier de dessins de jeunesse, 1914. Source : Fondation Daniel Langlois.

 

La bande dessinée ci-dessus est « l’une des plus complètes du carnet de dessins, est peut-être inspirée d’un roman ou d’un film mélodramatique (…) : une jeune femme est courtisée par un amant ; son père la donne en mariage à un vieil homme ; le jeune couple s’enfuit ensemble. Ils font un enfant, mais leur pauvreté les force à vendre le bébé à un bandit. Le bébé est assassiné et les amants misérables sont débusqués par un chien policier, attiré manifestement par l’odeur des saucisses qu’ils ont achetées avec « l’argent du sang ». La femme est pendue et son amant se suicide. »

 

Sergueï Eisenstein, page 64 d’un cahier de dessins de jeunesse, 1914. Source : Fondation Daniel Langlois.

 

Cette page ci-dessus intitulée « La vengeance est douce » (Rache ist Süß) rappelle les vilains tours de Max et Moritz, les trublions dessinés par Wilhelm Busch.

 

Sergueï Eisenstein, page 143 d’un cahier de dessins de jeunesse, 1914. Source : Fondation Daniel Langlois.

 

Cette dernière histoire est datée du 13 juin 1914. Elle porte le titre « Un jour de malchance » et déroule la journée d’un homme un vendredi 13.

Dans ses mémoires, Eisenstein attribue son intérêt pour le montage à son goût de jeunesse pour la création d’images composites. Nul doute que la bande dessinée ait eu une influence dans la formation du cinéaste…