L’Ile relativement déserte, par Samivel

Continent peu exploré jusqu’à maintenant, la presse quotidienne des années 1930 recèle encore quelques surprises pour les amateurs de bande dessinée qui voudront bien s’y aventurer. Après avoir déniché une suite aux aventures de la famille Fenouillard presque 50 ans après leurs débuts, nous exhumons aujourd’hui une autre histoire en images à suivre extraite des pages du Paris-Soir Dimanche : L’Ile relativement déserte. Dessinée par Samivel, elle fut publiée en seize épisodes dans la page du quotidien parisien réservée aux enfants, tous les dimanche du 21 janvier au 6 mai 1939 1.

 

Samivel, « L’Ile relativement déserte », 16 épisodes publiés dans Paris-Soir Dimanche
du 21 janvier au 6 mai 1939. Source : Gallica.bnf.fr. Voir la liste des liens vers Gallica en fin d’article.

 

Pseudonyme de Paul Gayet-Tancrède (1907-1992), Samivel fut écrivain, aquarelliste, cinéaste, conférencier, explorateur, alpiniste. Grand dessinateur de la montagne, il illustra également de nombreux ouvrages pour enfants et trois albums de bande dessinée peu connus et qui restent à redécouvrir. Ces derniers ont pour héros Samovar et Baculot, un duo qui apparait pour la première fois dans les premiers dessins humoristiques de Samivel 2, puis dans les albums Parade des diplodocus (1933) et Les Blagueurs de Bagdad (1935) 3, tous deux parus chez Paul Hartmann. Après-guerre, ils ressuscitent dans Bonshommes de neige, édité chez Didier (1948) 4.

 


De gauche à droite : Parade des diplodocus (1933), Les Blagueurs de Bagdad (1935)
et Bonshommes de neige (1948).

 

Les histoires de ces ouvrages se déroulent chacune à une époque différente, comme annoncé en page de titre des deux premiers : « Aventures brevetées à ressort de Samovar et Baculot à travers l’espace et le temps ». Ainsi, Parade des diplodocus se déroule aux temps préhistoriques, Les Blagueurs de Bagdad dans le Moyen-Orient des Mille et une nuits, et Bonshommes de neige dans une station de ski moderne de la fin des années 1940. L’Ile relativement déserte, quant à elle, est présentée comme un « grand drame des Mers du Sud en 11 997 épisodes ½ » qui se passe dans l’Océan pacifique en 1839. Samovar et Baculot font partie de l’équipage d’un baleinier. À la suite d’une rencontre mouvementée avec un cétacé, les deux marins échouent sur une île qui semble déserte. L’exploration qui en suit est l’occasion de gags divers – tentative de faire du feu, découverte d’une caisse abandonnée qui se révèle ne contenir que des chapeaux haut-de-forme, maniement d’un boomerang –, avant de se faire capturer par des « sauvages » cannibales qui veulent en faire leur repas. Mais un typhon salvateur survient et emporte les deux héros qui se retrouvent sur leur baleinier. Ils se font alors sermonner par le capitaine, Alcibiade Barbazange, au cri de « Mill’millions de tonnerres de bois », personnage qui n’est pas sans rappeler le capitaine Haddock (Archibald de son prénom) qui n’apparaitra qu’à partir de 1941 dans Les aventures de Tintin d’Hergé.

 


A gauche, le capitaine Alcibiade Barbazange de Samivel (1939) ;
à droite, le capitaine Archibald Haddock, dans L’Étoile mystérieuse (1942). Copyright © Hergé / Moulinsart, 2020.

 

La dernière case de L’Ile relativement déserte représente le bateau qui reprend sa route. Samivel se dessine lui-même, saluant ses lecteurs du chapeau et l’image est bordée d’un rideau pour clore cette aventure.

 


Dernier épisode de L’Ile relativement déserte, Paris-Soir Dimanche, 6 mai 1939. Source : Gallica.bnf.fr

 

Accessoire habituel des albums de Samovar et Baculot, cette épaisse tenture de théâtre se retrouve en pages de garde, sur toute leur surface, pour ouvrir et fermer l’histoire. Dans le même esprit, Samivel précise en page de titre de ces albums qu’en plus d’être l’auteur du texte et des dessins, il est aussi celui de la « mise en scène », autre référence théâtrale.

 


La double page de garde de Parade des diplodocus, 1933.

 

Pour désigner ces bandes dessinées, Samivel utilise l’expression de « dessin inanimé » (comme dans la dernière case de L’Ile relativement déserte). Ce jeu de mot fait écho à l’admiration qu’il portait à Rodolphe Töpffer dans un texte paru dans Minerve en 1947 : « Il faut encore noter, chez Töpffer, un sens du rythme qui en fait, à notre avis, un remarquable précurseur des dessins animés. En un sens, sa vision est cinématographique, c’est-à-dire qu’il introduit la notion de temps dans ses suites d’images, soit en usant habilement de la répétition et de la simultanéité, soit en proportionnant très exactement les dimensions de chaque composition à leur importance ou à la rapidité de l’action… » 5.

L’influence töpfferienne, mais aussi celle de son génial suiveur Christophe, se ressent à plusieurs égards dans les histoires de Samivel, et plus ouvertement dans ces épisodes du Paris-Soir Dimanche. Ceux-ci tout d’abord, publiés à raison de deux par semaine, reprennent le format à l’italienne des albums de M. Jabot et autres. De plus, le récit manuscrit en-dessous des cases, toujours au style indirect, le ton, les tournures de phrases et le vocabulaire utilisés rappellent la verve et l’esprit des deux dessinateurs du XIXe siècle. Enfin, dans le troisième épisode de L’Ile relativement déserte, Samivel glisse une référence explicite à l’album Monsieur Pencil : Baculot envoyé en l’air par la baleine est poussé par un petit vent, zéphyr ailé, qui ressemble fort à celui qui apparait dans l’album du Genevois publié un siècle avant, en 1840.

 


A gauche, Monsieur Pencil, de Töpffer, 1840, extrait de la planche 8 ;
à droite : case extraite de L’Ile relativement déserte de Samivel (1939). Source :
Gallica.bnf.fr

 

Retrouvez sur Gallica, les 16 épisodes de L’Ile relativement déserte par Samivel, publiés dans la page pour enfants de Paris-Soir Dimanche du 21 janvier au 6 mai 1939 :

 

En bonus, une autre histoire de Samivel parue dans Paris-Soir Dimanche, « On a perdu le Père Noël » (31 décembre 1938) :

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  1. Ces épisodes étaient connus des amateurs du dessinateur car ils ont été réunis et publiés par l’association Les Amis de Samivel en 2001, avec une préface d’Alain Bompard.[]
  2. On les retrouve dans certains dessins du recueil Sous l’œil des Choucas, 1931.[]
  3. Contrairement au catalogue générale de la BnF qui indique la date de 1938 pour ce dernier ouvrage, nous nous basons sur les annonces de parues dans la presse pour avancer celle de 1935.[]
  4. Ce dernier album a été réédité pat les Éditions Mythra en 1972 et par Hoëbeke en 1987.[]
  5. Samivel, « Le centenaire d’un prince de l’humour, Rodolphe Töpffer », Minerve, 26 juillet 1947. Ce texte en partie reproduit dans le dossier sur Töpffer paru dans la revue Neuvième Art n° 1, janvier 1996 (« L’hommage de Samivel », p. 104), et repris sur le site Neuvième art 2.0 : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article917. Samivel a également écrit un texte vers 1979 pour une conférence sur le thème Töpffer et la Savoie, dont un extrait est cité dans M. Töpffer invente la bande dessinée, de Thierry Groensteen, Les Impressions nouvelles, 2014, p. 201.[]

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