Töpfferiana

13 octobre 2011 Oberländer et les « saillies parallèles » de Caran d’Ache

Adolf Oberländer, « Ein Urlaubs-Abenteuer aus der Zeit der Kreuzzüge »,
Fliegende Blätter
, vol. 94, n° 2371, 1891.
Source : Universitätsbibliothek Heidelberg – digi.ub.uni-heidelberg.de

 

Cette « aventure de vacances au temps des Croisades » fut dessinée par Adolf Oberländer pour la revue allemande Fliegende Blätter en janvier 1891. Un an plus tard, un dessinateur français, et non des moindres, fut accusé d’avoir plagié cette histoire.


Inspiré par Wilhelm Busch et Adolf Oberländer, Caran d’Ache importa en France l’art de raconter des histoires en images sans légende. Le dessinateur d’origine russe n’a jamais renié l’influence qu’ont pu avoir sur lui ces maîtres d’Outre-Rhin. Il l’explique lui même à Emile Bayard, tel que ce dernier le retranscrit dans son ouvrage La Caricature et les caricaturistes paru en 1900 : « Vous dîtes que je me suis très inspiré de Busch et d’Oberländer ; certes, je ne suis pas sans avoir vu l’œuvre de ces artistes très distingués; mais laissez-moi vous affirmer que ces noms charmèrent seulement ma prime jeunesse, et que, prévoyant bientôt l’ascendant ou du moins l’influence qu’ils auraient plus tard sur ma personnalité, je me privai complètement dans la suite de la contemplation de leur œuvre. Il existe plutôt, je crois, entre ces artistes et moi une similitude de nature artistique, des rencontres d’idées, des saillies parallèles. Je me rappelle un fait qui pourra vous éclairer davantage sur ce que j’avance. »


« J’ai dessiné, il y a quelques années, une image sans paroles qui représentait Sadi Carnot en train de se promener… dans un désert. Vous savez jusqu’à quel point la plaisanterie lancée par moi, après cependant l’opinion irrévérencieuse du public, sur la raideur presque en bois de l’infortuné président de la République, obtint du succès. Donc, M. Carnot se promenait dans un désert, avec la rigidité d’un tronc d’ébène, tandis que deux lions accourus se précipitaient sur leur proie ligneuse,… brisant leurs crocs à ce dur contact. »

 

Caran d’Ache, « Les Lions de M. Carnot », Le Figaro-Graphic, 25 janvier 1892
Source : Gallica.bnf.fr


« Quelque temps après l’apparition de ce dessin, qui avait eu l’avantage du succès populaire, on vint me montrer une composition antérieure d’Oberländer dont l’idée, effectivement, offrait une similitude curieuse avec la mienne : le grand caricaturiste allemand avait représenté un chevalier du Moyen Age, bardé de fer, sur lequel deux lions s’acharnaient en vain. Or, je vous avoue très sincèrement que ce dessin m’était tout à fait inconnu. Je sais bien que la plupart des artistes à leur début s’inspirèrent fortement des maîtres qui leur plurent, en attendant l’heure de la personnalité, mais franchement cette copie grossière, cette démarcation, serait vraiment par trop basse ! » 1.


Le contexte de ces deux bandes dessinées n’est effectivement pas le même. Cependant, chez Oberländer et Caran d’Ache, la mésaventure des lions, en elle-même, se déroule de manière quasi identique et les fauves partagent des attitudes d’une similarité troublante.


Caran d’Ache s’est-il vraiment « privé complètement de la contemplation » de cette œuvre d’Oberländer ? A la vue de leurs ressemblances, il est possible de douter de la bonne foi du Français quand il parle de « saillies parallèles » ? Caran d’Ache n’est pourtant pas connu pour prendre ses idées chez les autres. Le dessinateur réputé pour son oeil photographique est-il un plagiaire inconscient, victime de réminiscences ? Son oeuvre pléthorique, créatif et singulier prouverait le contraire, même si nous avons pu déjà démontrer à deux reprises comment il avait réinterprété à sa manière des histoires de Wilhelm Busch 2

.

  1. Émile Bayard, La Caricature et les caricaturistes, éd. Delagrave, Paris, 1900, pages 291-292, consultables ici : http://www.archive.org/stream/lacaricatureetle00bayauoft#page/290/mode/2up/. []
  2. Voir à ce sujet nos précédents articles : « La puce, le chien et le(s) maître(s) » et « Les suites du Jour de l’an ». []

Une réponse à l'article “Oberländer et les « saillies parallèles » de Caran d’Ache”

  1. feuerhahn a écrit :

    Très joli travail….Bravo encore une fois pour votre recherche aiguisée des rapprochements inattendus.

Laisser un commentaire