« Les suites du Jour de l’an » par Caran d’Ache


Caran d’Ache, « Les suites du Jour de l’an », La Revue Illustrée n°27, du 15 janvier 1887.

Une histoire sans paroles de saison pour débuter cette nouvelle année ! « Les suites du Jour de l’an » est l’oeuvre de Caran d’Ache et fut publiée dans La Revue Illustrée n° 27 du 15 janvier 1887 1.

Se tordant de douleur suite aux excès de la veille, un homme demande à sa femme d’appeler un médecin. Celui-ci arrive, écoute son patient, procède à son examen puis aux soins, qui consistent en un clystère 2. Après Molière, Caran d’Ache s’amuse de ce remède : sous le crayon du dessinateur, cette opération délicate s’effectue en toute pudeur derrière un paravent, ce qui ne l’empêche pas de laisser échapper quelques détails comique de cette scène cachée, notamment par le biais du chien… Soigné et satisfait de ses services, notre homme honore son sauveur et le foyer retrouve son harmonie.

Avec cette histoire, Caran d’Ache fait de nouveaux clins d’œil à Wilhelm Busch 3. Mais cette fois l’auteur de Max und Moritz semble avoir d’avantage inspiré le Français…

Premièrement, Busch a dessiné plusieurs Münchener Bilderbogen prenant pour cadre le réveillon de la Saint-Sylvestre et les conséquences de ses abus. C’est le cas de la feuille n° 510 de 1870 intitulée : « Der Morgen nach dem Sylvesterabend » 4. Dans cette histoire, Busch détaille le lendemain difficile d’un réveillonneur : douleurs diverses, mal de crâne, gueule de bois, accidents domestiques dus à un retour au foyer tumultueux… Seuls remèdes que trouve notre viveur pour se remettre : une ablution rafraîchissante et un verre de bitter !

 Wilhelm Busch, « Der Morgen nach dem Sylvesterabend », Münchener Bilderbogen, n° 510 de 1870.

La séquence du réveillonneur faisant sa toilette derrière un drap rappelle celle de Caran d’Ache qui se déroule derrière un paravent. Un autre Münchener Bilderbogen de Busch utilise également ce genre d’écran : le n° 412, « Das warme Bad » (Un bain chaud) de 1866. Jouant sur la pudeur de cette scène, l’Allemand cache à demi cette séance aquatique à l’aide de même système de drap tendu sur un fil. Remarquez également le manège du chien dans cette planche, Caran d’Ache s’en inspirera en 1887.

La dernière histoire dont le dessinateur français s’est très certainement inspirée est intitulée « Der hohle zahn » (Une dente creuse), soit le Münchener Bilderbogen n° 330 de 1862 5. Wilhelm Busch y met en scène un homme saisi brutalement, au cours d’un repas, d’une soudaine rage de dent. Ne trouvant aucun moyen pour soulager cette douleur, il se résout à se rendre chez un dentiste. Laissons des spécialistes de l’art dentaire nous exposer la suite : « Le patient est assis sur un simple tabouret et l’examen endo-buccal est rapide, la gestuelle de prise en main et en action de la clé de Garangeot, soigneusement orchestrée, de même que l’avulsion de la dent causale, réalisée avec maestria… » 6. Le patient soigné et reconnaissant honore son médecin et retourne à son repas.

De cette histoire « Der hohle zahn », deux éléments graphiques se retrouvent clairement chez le Français : d’abord le fez, couvre-chef à la mode à la fin du XIXe siècle chez les Occidentaux, que porte le dentiste teuton et qui se retrouve sur la tête du malade chez Caran d’Ache. Puis, la scène de rétribution qui est quasi identique, avec la même expression de fausse modestie chez le corps médical… 

« Les suites du Jour de l’an » de Caran d’Ache serait donc un condensé de ces Bilderbogen. Tout en ajoutant sa patte, le dessinateur transpose ainsi l’intervention salvatrice d’un médecin dans le cadre d’un lendemain difficile de réveillon du Jour de l’an. Caran d’Ache centre son histoire sur l’activité du docteur, qui se déplace non plus chez le patient mais à son domicile. Le dessinateur est en 1887 au début de sa carrière. Encore influencée par le maître allemand, cette planche prouve tout de même l’originalité de Caran d’Ache qui se démarque et impose son style.

 Mise-à-jour du 24-04-2009 : Cet article traduit en italien par Massimo Cardellini est consultable sur Letteratura&Grafica.

  1. Cette histoire sera recueillie dans l’album Fantaisies, édité par la Librairie Ludovic Baschet (le même éditeur que La Revue Illustrée) en 1890. On la retrouve également publiée dans L’Echo de Paris Littéraire et Illustré, n° 50, du 8 janvier 1893. []
  2. Ancien remède, le clystère est un lavement. Il se fait à l’époque avec une lancette ou clysopompe, sorte de grosse seringue en étain. []
  3. Sept ans après ces planches, Caran d’Ache se réappropriera une histoire de puce de l’Allemand pour en donner sa version : Voir à ce sujet l’article précédemment publié : Le chien, la puce et le(s) maître(s). []
  4. Deux autres histoires sur le même thème sont reproduites dans l’ouvrage Wilhelm Busch. Histoires dessinées paru chez Horay en 1980 : « La nuit de la Saint-Sylvestre » de 1863 (p. 52) et « Une tentative qui fait long feu » de 1867 (p. 96), sans autres détails sur leur titre et publication d’origine. []
  5. Les dessins originaux de cette histoire sont visibles sur le site comicforschung.de : http://www.comicforschung.de/platinum/toothbusch_nz.html []
  6. Micheline Ruel-Kellermann et Roger Guichard, « Douleurs dentaires aïgues et psychosomatiques mises en scène par Wilhelm Busch, le père de la Bande Dessinée », Conférence présentée au cours du Congrès de la Société française d’Histoire de l’Art dentaire, à Marseille les 23 et 24 Juin 2000 : http://www.bium.univ-paris5.fr/sfhad/vol5/art05/corps.htm []

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