Séquence initiale töpfferienne

Cette planche constitue la quatrième page de l’album dit Crépin II,
manuscrit de Monsieur Crépin dessiné à la plume en 1837 par Rodolphe Töpffer
 1.

 

On pourrait s’étonner de la trouver coincée entre le préambule écrit présentant l’histoire de M. Crépin et le début du récit en images proprement dit. Mais en fait, les premiers jets des histoires en estampes de Töpffer étaient généralement précédés de quelques pages d’esquisses, de caricatures, ou d’improvisations graphiques.  Celles-ci représentaient des personnages, des animaux ou des saynètes diverses2. Elles étaient généralement sans lien immédiat avec l’histoire qui suivait3. Bien évidement, ces dessins disparaissaient quand ces histoires étaient retravaillées pour être  publiées. Autographié la même année que le manuscrit, Monsieur Crépin ne fait pas exception.

Dans la scène ci-dessus, un gentilhomme surpris se fait attaquer par un autre armé d’un fléau. Ce dernier lui porte un coup qu’il esquive. Acculé, il demande pitié à genoux devant son assaillant. Dans M. Crépin, qui raconte les déboires d’un homme préoccupé par l’éducation de ses onze enfants et par le choix de leur précepteur, il n’y a pas véritablement de scènes de combats comme celle-ci. Néanmoins l’histoire n’est pas dénuée de vives altercations ; ainsi on s’y menace tout du long à l’aide d’armes aussi diverses qu’une chaise, un sabre, un pot d’eau grasse, un lèchefrite, un parapluie, des quilles, ou encore des crânes humains… Cette scène d’assaut évoque discrètement les anciens manuels et traités illustrés de maniement d’armes (même si la séquentialité de leurs dessins est toute relative) 4.

Avec ces quelques croquis animés, la plume de Töpffer s’est-elle seulement échauffée pour être prête à en découdre avec les tribulations de Crépin ? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une belle scène muette, pleine de mouvements et d’expressions corporelles. Cette page d’action pure, sans aucun décor, est réduite aux personnages seuls. On remarquera que les enchainements entre chaque action sont fluides, assez peu espacés dans le temps.  Töpffer déroule sa séquence en quatre mouvements liés avec un luxe qui n’est pas son habitude. Il faut dire aussi que, les dessins étant privés de légende, l’ellipse se fait concise.

Pourtant, « l’inventeur » de la bande dessinée n’a pas été plus avant dans la veine silencieuse. Et les véritables premières histoires en images muettes, celles que les allemands Wilhelm Busch (1832-1908) et d’autres donneront dans les années 1860, sont encore loin. Pour notre plus grand plaisir, le sel des récits du Genevois provient de la  « nature mixte » de ces histoires en estampes. Comme l’écrivit Töpffer à ce sujet : « Les dessins sans ce texte n’auraient qu’une signification obscure ; le texte sans les dessins, ne signifieraient rien. » 5. Cet accident graphique, perdu et oublié dans les pages du manuscrit de Crépin confirme « l’une des intuitions fondamentales » de Töpffer, à savoir, « la capacité du dessin à raconter par lui-même » 6.

  1. Ce manuscrit est aujourd’hui conservé par le Musée d’Art et d’Histoire de Genève. Il constitue le troisième tome de l’édition du centenaire, œuvres complètes de Töpffer publiée par Skira entre 1943 et 1945. []
  2. Voir aussi l’exemple du manuscrit de Monsieur Vieuxbois. []
  3. En l’espèce, le visage du personnage attaqué – dont les traits sont variables d’une vignette à l’autre — ressemble tout de même à celui de M. Crépin, surtout quand il est agenouillé. []
  4. A ce sujet voir les ouvrages reproduits sur le site the ARMA, notamment le Flos Duellatorum du XVe siècle ; ou encore les pages consacrées à l’escrime de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert de la seconde moitié du XVIIIe siècle. []
  5. R. Töpffer, Notice sur l’Histoire de M. Jabot, Bibliothèque universelle de Genève, n° 18, juin 1837. []
  6. Thierry Groensteen et Benoît Peeters, Töpffer. L’invention de la bande dessinée, chap. 2 « Naissance d’un art », Hermann, Paris, 1994, p.72. []

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