« Fantaisie » par Luc Leguey

Luc Leguey, « Fantaisie », La Jeunesse illustrée, n° 243, 20 octobre 1907 1.
Collection : Bibliothèque de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.



Comparée à l’« accablante uniformité » 2 qui caractérise les mises en page des histoires en images de La Jeunesse illustrée, cette planche du dessinateur Luc Leguey 3 constitue à juste titre une « fantaisie ».

Nous l’avions évoqué dans un précédent article sur Benjamin Rabier, le dispositif narratif des bandes dessinées de ce journal pour enfants s’inspirait du moule industriel de l’imagerie d’Epinal : les planches se composent d’une succession régulière de vignettes, distribuée en 4 strips de 3 cases rectangulaires, avec quelques lignes de texte typographié dessous. La page ci-dessus, parue dans La Jeunesse illustrée du 20 octobre 1907 ne déroge pas à ce modèle imposé… même si, avant de se lancer dans sa lecture, le lecteur distingue d’emblée la silhouette riante d’un jeune garçon à casquette qui émerge de la planche entière (nous y reviendrons). Il s’agit bel et bien d’une bande dessinée.

Attachons-nous tout d’abord à l’histoire de cette planche, exemple classique de mauvais tour exécuté par un garnement : M. Labarbe achète à sa femme un chapeau orné d’un perroquet empaillé. Le jeune Farcillon, neveu de M. et Mme Labarbe, remplace l’oiseau naturalisé par Jacquot, spécimen bien vivant. A la première sortie de sa tante, la coiffe s’envole. La femme court après désespérément pour la récupérer, sous les yeux de son neveu bien content de sa farce.

L’histoire, jusque-là plutôt banale, aurait pu s’arrêter ici. Cependant, une dernière case nous apprend que ce n’est pas la première fois que le neveu se joue de sa tante. Le texte précise que « la pauvre femme finit par être hantée par l’image du petit farceur et maintenant chaque fois qu’elle porte son regard sur un objet, sur ce numéro de La Jeunesse illustrée, par exemple, elle le voit ricaner ». Au-dessus de ce texte, l’image, un gros plan oppressant, représente Mme Labarbe saisie de frayeur à la vue de la planche-même de ce numéro de La Jeunesse illustrée placardée sur un mur. Celle-ci est réduite à ses principaux éléments : le titre du journal et le gaufrier des cases. Mme Labarbe ne souffre pas d’hallucination visuelle : de ce double miniature, surgit distinctement le portrait en silhouette de son terrible neveu hilare, le même que le lecteur avait déjà pu remarquer d’emblée, en taille réelle, en appréhendant la page pour la première fois.



Comment s’y prend-il pour réaliser cette « illusion » ? Le portrait se détache de l’ensemble de la planche, au-delà de la grille qui circonscrit individuellement et réunit les cases sur la même page. Il est en effet formé par l’assemblage composite du contenu des vignettes. Leguey a pris soin de construire et de cadrer ses scènes de manière à ce qu’elles construisent les différents éléments de la tête de Farcillon (la casquette et sa visière, le nez, le menton, le nœud papillon, la nuque). En conséquence, les cases qui composent directement la silhouette laissent de grands espaces vides et leurs éléments sont coupés d’une façon qui pourrait paraître arbitraire. Pris individuellement, cela donne des images étonnantes et des cadrages inhabituels pour l’époque, comme le très gros plan de la dernière case.

Les pavés de texte sous les images participent également à l’illusion : les lignes sont coupées de façon à former des paragraphes qui assurent la continuité graphique du portrait entre deux cases superposées. Le contour du portrait est accentué par un trait plus épais. Il en est de même à l’intérieur des images pour certains éléments, comme la démarcation basse de la casquette ou l’œil, ceci afin d’aider le lecteur à mieux les discerner.

Ainsi, pour créer son illusion, Leguey comprime le contenu des cases, images et texte compris, et les contraint à tenir dans un moule de la forme du visage de Farcillon.

Ce portrait camouflé s’inscrit dans la lignée des figures cachées, des motifs composites, d’un art fasciné par les phénomènes optiques 4. Cependant la planche de Luc Leguey demeure un tour de force particulier car il a réussi à soumettre sa narration graphique à un dess(e)in supérieur. Cette bande dessinée rappelle bien sûr les portraits composites, dont Giuseppe Arcimboldo est aujourd’hui le plus célèbre des adeptes. Mais, du fait de sa nature mixte qui combine texte et image, elle pourrait également se revendiquer du calligramme.

 

A gauche : Giuseppe Arcimboldo, L’Eté, 1573. Coll. du musée du Louvre, Paris.
A droite : Guillaume Apollinaire, Calligrammes, extrait du poème du 9 février 1915.

 

Le caractère ludique de cette page est renforcé par le double miniature de la planche de Leguey qui apparaît dans la dernière case. Dans la même Jeunesse illustrée,Luc Leguey  s’est déjà amusé à ce jeu auto-référentiel, en représentant les protagonistes de ses histoires lisant leur journal préféré, ou en faisant de ce dernier l’un des éléments de son scénario 5 :

 

Luc Leguey, « Flemard et Lebuchard », La Jeunesse illustrée, n° 74, 24 juillet 1904. Source : Töpfferiana.

 

Luc Leguey, « Le résultat », La Jeunesse illustrée, n° 88, 30 octobre 1904. Source : Töpfferiana.

 

Dans la « Fantaisie » de Leguey, ce jeu réflexif, tout comme le portrait composite, ne sont pas seulement des exercices de style. Ce double dispositif a son rôle dans la trame de l’histoire. La dernière case qui reproduit la page miniature du La Jeunesse illustrée permet la transition visuelle, dans un mouvement de recul, vers la planche entière et son portrait camouflé. La machination mise en place par Farcillon pour se jouer de sa tante prend alors toute son ampleur.

La femme ne peut échapper à son neveu jaloux. Le persécuteur est omniprésent et sa présence déborde même du récit pour s’imposer sur toute la planche. Sa victime est totalement prise au piège, enfermée dans une mise en abyme hitchcockienne. On peut raisonnablement s’inquiéter des conséquences de cette farce machiavélique sur la santé mentale de Mme Labarbe…

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Mise à jour du 06/12/2011 : Jean-Michel Lemaire, grand collectionneur et lui-même créateur d’images à renversement et d’autres curiosités optiques, nous signale l’existence de plusieurs planches de bande dessinée cachant des visages. Ainsi, cette planche de Neil Adams qui camoufle le portrait de son superhéros Deadman dans une histoire publiée en 1969 dans Strange Adventures :

Neal Adams, « All This Has Gone Before But I Still Exist », Strange Adventures, Vol. 1, n° 216, février 1969.

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  1. Merci à Leonardo De Sá pour ses talents en retouche graphique. []
  2. L’expression est d’Annie Renonciat, dans son article « Les magazines d’Arthème Fayard et la promotion de l’histoire en images « à la française » », dans 9e Art n° 7, janvier 2002, p. 36-43. []
  3. Selon le Dico Solo, Luc Leguey, peintre et illustrateur, est né à Paris le 10 janvier 1876. Il fut l’élève de Robert-Fleury et collabora à de nombreux journaux : Le Rire, La CaricaturePolichinelle, Le Pêle-Mêle, Le Sourire, etc. []
  4. Voir à ce sujet le catalogue de l’exposition dirigée par Jean-Hubert Martin, Une image peut en cacher une autre, Arcimboldo, Dali, Raetz, RMN, 2009. []
  5. Dans ses histoires en images, Christophe s’est également prêté à ce jeu réflexif. Ainsi, dans L’idée fixe du savant Cosinus (1899), le héros, patientant dans la salle d’attente de son dentiste, est « absorbé qu’il était dans la lecture des hauts faits de son cousin Fenouillard et de son illustre famille, livre excellent que doivent posséder, à l’exclusion de toutes les autres, deux catégories de gens : 1° ceux qui sont dentistes, 2° ceux qui ne le sont pas ». Et dans l’épisode « Incendiaires sans le vouloir » des Malices de Plick et Plock (1904), Christophe rappelle à ses jeunes lecteurs qu’il est « imprudent de lire dans son lit, même ce livre génial qu’on nomme la Famille Fenouillard » []

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