La mouche vue par Busch, Rabier et Trondheim

 

Benjamin Rabier, « La Mouche », La Jeunesse illustrée, n° 15, 7 juin 1903. Source : Töpfferiana



Gros mammifères et petits invertébrés, tout le règne animal a défilé dans les cases des histoires en images de Benjamin Rabier. Dans cette planche parue dans La Jeunesse illustrée du 7 juin 1903, journal auquel le dessinateur donna une planche chaque semaine jusqu’en 1919, c’est la mouche qu’il met en cases.

Dans le gaufrier uniforme emprunté à l’image d’Epinal et imposé par les journaux pour enfants du début du XXe siècle, Rabier dessine l’aventure de cet insecte, explorateur à ses dépens. Tout le style de Rabier y est condensé : un mélange de naturalisme et d’humour, teinté d’une certaine cruauté, récurrente chez le dessinateur, qui rappelle celle, toute jouissive, des enfants (qui sont aussi ses lecteurs).

Avant Rabier, la mouche connût un précédent célèbre dans une planche dessinée une quarantaine d’années auparavant par l’allemand Wilhelm Busch :


Wilhelm Busch « Die Fliege », Fliegenden Blätter, vol. 35, n° 859, 1861.
Source : Universitätsbibliothek Heidelberg – digi.ub.uni-heidelberg.de



Dans ce petit drame domestique et muet, le point de vue est inversé, c’est celui de l’homme qui est adopté : réveillé pendant sa sieste par la mouche, le dormeur se met en chasse de l’importun à grands fracas. Après une longue bataille, il finit par la tuer sous son chausson. Les deux dernières vignettes sont très semblables à celles de Rabier : à la fin, il ne reste de la mouche qu’un cadavre complètement écrasé, méconnaissable  (1). Chez Busch, la violence vengeresse de ces scènes vient rétablir l’honneur bafoué du bourgeois ridiculisé par son combat contre l’insecte…

Pour mieux marquer cette action finale, l’Allemand change le rapport d’échelle de ses deux dernières images : la scène se focalise uniquement sur les pieds de l’homme et de la mouche écrasée. L’Allemand pratique ponctuellement ce procédé de vue rapprochée, notamment dans « Der Schnuller » (La Tétine) paru dans Fliegende Blätter, n° 923 en 1863. A la fin de cette histoire sans paroles, la guêpe, posée sur la tétine d’un bébé, prend un coup de balai donné par la nourrice et finit aussi funestement que sa soeur la mouche, complètement démembrée  (2).

Dans la planche de Rabier, il n’y a pas d’alternance d’échelle entre les images. Le dessinateur cadre ses images au plus près de l’insecte, tout en lui laissant de l’espace autour pour permettre de le situer. Rabier respecte une proportion homme/insecte plutôt réaliste. Au contraire de Busch qui dessine toujours sa mouche plus grosse que nature (une tendance qui s’amplifie encore plus dans les deux images de fin). Son point de vue étant celui de l’homme, toujours représenté en pied, a-t-il voulu ainsi ne pas réduire la taille de sa mouche à quelques traits inidentifiables ? Le dessinateur est coutumier de cette pratique. Dans « Der Schnuller » (vu plus haut), sa guêpe est tout aussi démesurée. Idem pour les hannetons qui apparaissent dans le cinquième tour de Max und Moritz (1865) : les deux garnements placent ces coléoptères dans le lit de leur oncle Fritz. Pendant la nuit, l’oncle est réveillé par ces envahisseurs. S’ensuit une bataille acharnée contre la nuée de nuisibles qu’il écrase finalement à coup de savate. Chez Busch, la taille exagérée de l’insecte peut également se voir comme la représentation psychologique et monstrueuse d’une espèce menaçante, que l’homme élimine avec une violence tout aussi disproportionnée.

 

Les insectes géants de Wilhelm Busch.
A gauche : la guêpe sur la tétine que se disputent deux chiots (« Der Schnuller », 1863).
A droite : le lit de l’Oncle Fritz envahi par les hannetons (Max und Moritz, 1865).



Seule la puce ne subit pas de traitement grossissant. Et pour cause, dans « Die gestörte, aber glücklich wieder errungene Nachtruhe » (Fliegende Blätter, n° 912, 1862), le minuscule parasite s’est glissé dans le lit d’un malheureux dont Busch décrit, au cours d’une longue et belle séquence muette, les contorsions et les démangeaisons  (3). La puce est invisible jusqu’à ce que, l’homme l’ayant attrapé, il la fasse griller sur la flamme d’une bougie, avant de retourner se coucher.

Mais revenons à la planche de Benjamin Rabier. Les péripéties de sa mouche qui vole de case en case nous en rappellent également d’autres, bien plus récentes : dans son album La Mouche, paru en 1995, Lewis Trondheim choisit le même insecte comme héros qu’il dessine d’une manière anthropomorphe  (4).

 

Lewis Trondheim, La Mouche, Seuil, 1995, p. 26.

 

Comme Wilhelm Busch, Trondheim opte pour des images silencieuses : La Mouche est un récit entièrement muet mais qui s’étend sur une centaine de pages. De Rabier, cet ouvrage partage la même rigueur au niveau de la composition de page, avec des cases de formats identiques. Mais cette contrainte formelle, qui était imposée par la revue enfantine et subie par Rabier, n’est pas la même que celle que s’impose le membre de l’Oubapo. Dessiner une bande dessinée entièrement muette est également une contrainte ludique que Trondheim se donne pour ce livre.

Depuis sa naissance dans la poubelle d’une cuisine, la minuscule héroïne est suivie au plus près dans sa découverte du monde. Trondheim multiplie sans cesse les points de vue (rapprochés, de loin, de dos et de face, en plongée, contreplongée…), jouant avec les perspectives et les profondeurs de champs.  Dans la page reproduite au-dessus, la mouche semble exécuter un looping. D’une case à l’autre, l’insecte est représenté dans les différentes phases de son vol acrobatique, mais sans qu’il soit possible de garder une distance fixe et stable avec son sujet virevoltant. Trondheim tente ainsi de recréer l’expérience dynamique des mouvements de l’insecte qui se déplace en volant tous azimuts, sans se soucier de la pesanteur. De plus, il distord son arrière-plan et courbe les lignes de son décor, imitant les effets d’une vue d’appareil prise avec un objectif fisheye (objectif spécial ayant une distance focale très courte). Trondheim simule ainsi la perception visuelle de la mouche.

Trois dessinateurs, trois époques, trois points de vue, un même insecte. Le lecteur de Wilhelm Busch est assis dans le fauteuil d’un théâtre et regarde sur la scène le mime d’un acteur en pied. Celui de Rabier est derrière la loupe d’un entomologiste. Le lecteur de Trondheim, enfin, est embedded, embarqué dans une expérience sensorielle avec son sujet.

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Bonus : La mouche en cases

Entre Rabier et Trondheim, la mouche a tout de même fait quelques autres apparitions comme héros de bande dessinée. Dès 1932, elle se retrouve dans Bucky Bug, série des Silly Symphonies créées par la Walt Disney Company. Le héros éponyme est une coccinelle anthropomorphe, tout comme les autres insectes protagonistes de cette série. Les premiers épisodes narrent la chronique d’une guerre entre les coccinelles et les mouches dans le rôle de l’agresseur. Largement influencé par Bucky Bug, le dessinateur espagnol José Cabrero Arnal (1909-1982) imagine les aventures d’une mouche nommée Paco Zumba dans « Hazañas de Paco Zumba, el moscón aventurero » qui paraît dans la revue Pocholo en 1935. La mutation s’inverse avec The Fly, un superhéros costumé en mouche créé par Joe Simon and Jack Kirby en 1959, et publié en comic book par Archie Comics. Enfin, plus récemment, dans une veine scatophile (et parodique de Trondheim ?), on notera The Adventures of Marvin the Fly dessinée par Massimo Mattioli dans la revue Lapin, entre les numéros 26 (janvier 2001) et 33 (novembre 2002).

 

  1. L’histoire « Die Fliege » fut reprise sous la forme d’un Münchener Bilderbogen, grande feuille d’image, sous le n° 425 en 1866. Cette version est amputée de la vignette finale représentant l’insecte écrasé. Cette réduction a-t-elle été dictée par la mise en page sur ce nouveau support : 15 vignettes, distribuées en 5 rangées de 3, étant plus facile à caler sur une seule feuille que les 16 de la version originale. A noter également que, dans des éditions postérieures de ce Münchener Bilderbogen, des légendes en versets ont été ajoutées sous les vignettes.[]
  2. Pour son passage sous la forme de Münchener Bilderbogen, « Der Schnuller » subit le même traitement que l’histoire « Die Fliege » (voir note 1) : deux vignettes, dont celle représentant le cadavre de la guêpe, ont été supprimées dans la version du Münchener Bilderbogen n° 387, publié la première fois en 1865. S’agit-il du même problème de composition de page que pour « Die Fliege » ? A moins que le spectacle du cadavre d’un insecte réduit en charpie ne passe plus auprès des nouveaux lecteurs…[]
  3. Cette histoire sera repris sous le titre « Die gestörte und wiedergefundene Nachtruhe, oder : Der Floh », dans le Münchener Bilderbogen n°390, en 1865. Nous avons déjà évoqué cette histoire de Busch dans un précédent article en la rapprochant d’une histoire de Caran d’Ache.[]
  4. Avant cet album paru au Seuil, une première planche intitulée « Les aventures de la mouche à merde » a paru dans Lapin n°2 (L’Association, Juin 1992). A la suite de celle-ci, une cinquantaine de pages ont été réalisées pour être publiées au Japon dans le magazine Morning des éditions Kodansha.[]
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