Comment sont nés tous ces héros

Dans son numéro du 8 mars 1934, Benjamin, un hebdomadaire pour la jeunesse dirigé par Jaboune 1, propose à ses jeunes lecteurs un article intitulé : « Et vous, serez-vous un jour un grand dessinateur… ? » Christian Schewaebel y rassemble les témoignages des artistes pour enfants les plus connus de l’époque : Joseph-Porphyre Pinchon, Benjamin Rabier, Christophe, Poulbot et Alain Saint-Ogan. Ceux-ci se remémorent les tout débuts de leur carrière respective.

 

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Benjamin-1934-03-08-bChristian Schewaebel , « Et vous, serez-vous un jour un grand dessinateur… ? », Benjamin, 8 mars 1934. Source : Gallica.bnf.fr

 

Ces « grands dessinateurs » ne sont pas d’une prime jeunesse. Leur carrière est déjà bien établie, voire derrière eux : en 1934, le plus jeune, Saint-Ogan, fête ses 39 ans, Poulbot, 55 ans, Pinchon, 63 ans, Rabier, 70 ans et Christophe souffle quant à lui ses… 78 bougies. Quelques mois après cet article, Paul Winkler lancera Le Journal de Mickey, avec ses grandes pages couleur remplies de comics américains et ses héros modernes qui s’expriment avec des bulles… Les jeunes lecteurs se tourneront massivement vers cette nouvelle génération d’illustrés qui va porter un coup fatal aux journaux d’hier, dont la revue Benjamin qui compte parmi ses rangs.


Comment sont nés tous ces héros…

Cela n’empêche la presse de réitérer l’exercice deux ans après, peut-être dans une sorte d’élan de résistance, d’aveuglement ou de nostalgie… La publication professionnelle Toute l’édition publie ainsi le 5 décembre 1936 un article intitulé « Chez les illustrateurs. Comment sont nés tous ces héros et héroïnes dont la silhouette est aujourd’hui légendaire ». Le journaliste Marius Richard retranscrit les entretiens qu’il a menés avec les mêmes dessinateurs que précédemment : Christophe, Pinchon, Rabier, Saint-Ogan – à la différence que Jean de Brunhoff, dessinateur de Babar l’éléphant, remplace Poulbot.

Nous reproduisons ci-dessous la partie consacrée à Christophe, qui apporte quelques anecdotes inédites et néanmoins intéressantes sur l’œuvre du dessinateur pour enfants :

C’est le doyen de nos enchanteurs d’enfants. Et quel homme ! En vérité, je vous le dis : quel homme ! et comme je regrette de ne l’avoir pas connu plus tôt, de n’avoir pas su que l’auteur de l’illustre Famille Fenouillard, du célèbre Sapeur Camembert [sic], du facétieux Savant Cosinus, habitait trois étages au-dessus de ce café du carrefour de l’Observatoire où je vais souvent, l’été, prendre mon demi vespéral. Quel homme ! Il a, sur un visage qui rappelle celui du président Doumergue, la moustache rétive de Courteline, et, au-dessus d’yeux pleins de malice, des sourcils presque aussi fournis que sa moustache. J’ignorais tout de lui, en dehors de ses œuvres ; j’ai tout appris, du même coup : qu’il est franc-comtois, qu’il est octogénaire, qu’il fut directeur des laboratoires de Sorbonne après avoir été professeur de botanique et d’histoire naturelle, qu’il sort de Normale… J’ai honte, aujourd’hui, de mon ignorance d’hier.

L’auteur de La Famille Fenouillard est un normalien…

– Si j’ai dessiné, ce fut par goût, par distraction. J’avais un ami, qui avait été mon « cube » à Normale, dans une grande maison d’édition. Je lui demandais s’il ne pourrait pas me trouver quelque chose à illustrer chez lui ; la réponse qu’il me fit, je devais la recevoir partout où je me présentais : « Pour travailler ici, il faut avoir débuté ailleurs. » Je finis par trouver un éditeur pour prendre mes dessins : il ne les payait pas, et les trouvait parfait.

Je fus remarqué par Armand Colin, qui était un homme étonnant. Il me commanda quelque chose pour l’Exposition de… 1878 : je lui donnais la Famille Fenouillard à l’Exposition pour le Petit Français Illustré. Les gosses en redemandèrent : ils voulaient savoir ce que devenaient les Fenouillard. J’avais passé mes vacances à Saint-Malo, j’y conduisis les Fenouillard. Il me fallut leur faire le tour du monde… J’obéissais à la clientèle. Je dois vous dire que je m’amusais follement. Le premier étonné du succès de mes dessins, c’était moi. Je suis un monsieur dans le genre de Guillaume : je puis dire, moi aussi : « Je n’ai pas voulu ça… »

« Le Sapeur Camembert a suivi les Fenouillard sur le chemin de la gloire, le Savant Cosinus a suivi le Sapeur Camembert [re-sic], Plic et Ploc ont suivi le Savant, et puis ce fut tout : nous étions en 1903, ou 1904…

– Cela ne vous amusait plus ?

– Si, mais je ne voulais pas suivre l’exemple de ceux qui tirent soixante-dix moutures du même sac et finissent par faire des horreurs. Je n’ai pas voulu me vider… Je dessine encore, de temps en temps, mais pour moi…

« En 1913, le succès de mes bouquins déclinait sérieusement, on en vendait de moins en moins, mais, la guerre finie, nous atteignîmes à des hauteurs surprenantes, au grand étonnement de tous, mais pas au mien : en 1913, la Famille Fenouillard était un vieux bouquin, en 1919 c’est un livre ancien, un document d’époque de nature à intéresser les enfants tout autant que les parents : ceux-ci revoyaient ce qu’ils avaient connu, et les autres voyaient ce qu’ils ne verraient jamais. Au reste, j’ai toujours écrit au moins autant pour les grandes personnes que pour les enfants. Je crois d’ailleurs que les livres pour enfants qui connaissent le plus de succès sont ceux qui amusent les parents.

« Je disais qu’Armand Colin était un homme étonnant, je tiens à vous le prouver. « Savez-vous, père Christophe, me déclara-t-il un jour, que je gagne de l’argent avec vos albums ? » « J’en suis bien content » lui répondis-je, « pas moi, reprit-il… Sachez que je ne veux pas que l’on puisse dire, après ma mort, que j’ai gagné un seul sou en exploitant mes auteurs… » Je fis remarquer à Armand Colin qu’il ne m’exploitait pas le moins du monde, qu’il m’avait payé mes dessins un prix que j’estimais fort raisonnable – soixante francs la page de six dessins – et qu’ils étaient devenus sa propriété. J’eus alors la surprise de lui entendre me dire que j’étais « aussi bête que n’importe qui » et il me fit signer un traité à 10 % : si je touche encore des droits aujourd’hui, c’est à lui que je le dois…

« Etonnant, Armand Colin l’était encore en ne me pressant jamais, en ne m’obligeant pas à lui donner quelque chose chaque semaine. Il lui arrivait de me faire savoir que les clients réclamaient la suite : « Dites donc, les gosses réclament » : je n’étais pas mûr : « c’est bien, mais dépêchez-vous de mûrir » lançait-il… »

– Commenciez-vous par dessiner ou par écrire ?

– Je dessinais d’abord, mais après m’être fait une idée de la page dans son ensemble… Voulez-vous que je vous donne le secret pour amuser les enfants ? … Faites du dialogue. Les enfants aiment le dialogue ou l’image avec légende.

– Mais le secret pour faire de dialogues, des dessins et des légendes qui amusent les enfants ?…

M. Christophe hausse les épaules… Il n’en sait rien. Auquel de ses livres donne-t-il la préférence ?

« Mes livres !… Mais ils m’amusent d’autant plus que j’ai oublié ce qu’il y a dedans… Tous les gosses savent le nom de l’appareil avec lequel Cosinus voulait sortir de Paris, pas moi : ceux qui viennent ici me l’apprennent et je l’oublie aussitôt… Je n’ai jamais pu retenir le diable de mot plus ou moins magique qu’il faut prononcer pour arrêter les saignements de nez…

Mes livres !… Mais ils m’amusent lorsqu’il m’arrive de les relire, comme si ce n’était pas moi qui les avais écrits et je ne vous dirai pas de quel nom me traite ma femme en me voyant trouver mes propres œuvres aussi drôles…

– Connaissait-on, à l’Université, votre double personnalité de professeur et d’auteur pour enfants ?

– C’était le secret de Polichinelle… Ne se trouva-t-il pas un inspecteur pour aller rapporter au recteur – que je n’étais qu’un vulgaire caricaturiste, l’auteur de la Famille Fenouillard !

– Et qu’en advint-il ?

– La Famille Fenouillard ! répondit le recteur, eh ! eh ! c’est un livre que je voudrais bien avoir écrit…

– Parmi les élèves que vous avez eus, en est-il qui soient devenus célèbres ?

– J’ai appris l’arithmétique à Lugné-Poë 2et les mathématiques à Tristan Bernard 3… Et c’est une belle histoire que celle de mes leçons au jeune Bernard !… Mais quelle diable d’idée avait eue M. Bernard père de demander à un professeur d’histoire naturelle d’apprendre les mathématiques à son fils !…

« J’habitais alors au-dessus de l’appartement du grand Henri Poincaré 4 : « Ne manquez pas, disais-je à mon élève, de gratter un peu en passant la porte de l’appartement du dessous, vous récolterez peut-être quelques effluves mathématiques… »

– En récoltait-il ?

– Je ne m’en suis jamais aperçu… Avant de prendre sa leçon, le jeune Bernard le demandait, invariablement, la permission de me lire un poème de sa composition qui lui paraissait être, disait-il, d’un beau sentiment… Il le lisait : il y avait de quoi faire rougir un régiment de singes…

« Comme je lui avais fait part de mon intention de ne pas continuer à voler l’argent de son papa, Tristan Bernard m’amena un sien cousin auquel il me demanda de donner les leçons dont il ne profitait pas : « Ecoute le monsieur, conseilla-t-il à son remplaçant, il paraît qu’il explique très bien… » Ma conscience était à l’abri ainsi que l’agrément de Tristan Bernard, qui pendant la leçon, faisait des cocottes en papier. Si je n’ai pas appris les mathématiques à Tristan Bernard, il m’a appris, lui, l’humour… »

Pour finir, voici la reproduction d’un texte de Christophe paru dans L’Intransigeant du 8 janvier 1925. Le dessinateur revient sur l’époque où Tristan Bernard était son élève, à l’occasion de la pièce tirée de La Famille Fenouillard qui allait se jouer au Théâtre du Petit Monde. La répétition générale organisée le 15 janvier 1925 était présentée par Bernard, d’où cet article.

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Christophe, « Quand Tristan Bernard était mon élève », L’Intransigeant du 8 janvier 1925. Source : Gallica.bnf.fr

  1. Jean Nohain dit « Jaboune » (1900-1981), animateur de radio et parolier français, fils de l’écrivain et poète Franc-Nohain. []
  2. Aurélien-Marie Lugné (1869-1940), dit Lugné-Poë, est un acteur, metteur en scène et directeur de théâtre français. Fondateur du théâtre de l’Œuvre, il est l’un des artisans d’un renouveau du théâtre parisien à la fin du XIXe siècle. []
  3. Tristan Bernard (1866-1947), romancier et auteur dramatique français, célèbre pour ses mots d’esprit. []
  4. Henri Poincaré (1854-1912) est un mathématicien, physicien, philosophe et ingénieur français, considéré comme un des derniers grands savants universels, maîtrisant en particulier l’ensemble des branches des mathématiques de son époque. []

1 commentaire

  • Super papier. Bravo Antoine ! Très amusant, surtout le second extrait de Christophe. Concernant Pinchon, ça me fait penser qu’il y aurait une choses drôle à écrire en faisant le point sur tous les dessinateurs qui ont repeint des casernes, fait des journaux militaires, et ainsi de suite. Mais ce n’est plus vraiment d’actualité.
    Sinon, une coquille : « Les aiment le dialogue ou l’image avec légende. » Tu as oublié « enfants ».

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