Censure et histoire en images (2/2) : Couvrez ce dessin, que je ne saurais voir

A l’exemple de la planche de cases vides de l’Histoire de la Sainte Russie (1854) vue dans notre article précédent, les dessinateurs de bande dessinée du XIXe siècle se sont régulièrement amusés à éviter de représenter certaines scènes, feintant une sorte d’autocensure. Pour cela, ils ont créé plusieurs artifices graphiques originaux, transposés des excentricités ludiques de Tristam Shandy, le roman expérimental de Laurence Sterne.

Ces procédés s’inscrivent plus généralement dans une stratégie comique qui consiste pour le dessinateur à éluder la difficulté de la représentation et à trahir ainsi sa mission. Comme l’a écrit Philippe Willems, ce types d’images « feignent d’ « arnaquer » le lecteur. Le dessinateur affecte d’être partisan du moindre effort, de lésiner sur les moyens plutôt que de se donner tout entier à son travail » 1. Ces économies de moyens prennent différentes formes : cases aux personnages tronqués 2, monochromes noirs, synecdoques, effets de brumes ou de fumées, etc.

Les cases vides ou vierges font partie de cet arsenal. Avant la page aux cases vides de Doré, Cham avait placé une vignette vierge dans son album Deux vieilles filles vaccinées à marier (1840). En légende, il s’excuse directement auprès de son lecteur : « Ces dames se trouvant à table, je craindrais de les faire voir par les lecteurs de peur de les déranger. »

 


Cham, Deux vieilles filles vaccinées à marier, Aubert, 1840, p. 13. Source : Cibdi.fr

 

Un autre moyen pour Cham de respect de l’intimité de ses personnages consiste à les cacher derrière un élément qui occulte la scène. Toujours dans l’album Deux vieilles filles, les représentations répétées de portes fermées, derrières lesquelles se trouvent les chambres de demoiselles, permettent à nouveau de ne pas les exposer aux regards indiscrets du lecteur 3 :

 


Cham, Deux vieilles filles vaccinées à marier, Aubert, 1840, p. 5. Source : Cibdi.fr

 

Dans Mr Lamélasse (1839), c’est un paravent qui permet à Cham de masquer la toilette du héros :

 


Cham, Mr Lamélasse, Aubert, 1839, p. 24. Source : Cibdi.fr

 

Gustave Doré usera du même stratagème dans son Histoire de la Sainte Russie pour évoquer la fin d’Olga de Kiev, que l’on devine agonisante derrière les grands rideaux fermés de son lit à baldaquin. Doré explique son dessin en légende : « Je respecte trop la beauté d’Olga pour vous bien dire comment elle mourut ; mais, ce qui est connu de tous, c’est que cette reine sans entrailles s’en sentit de brûlantes à sa dernière heure. »

 


Vignette extraite de Gustave Doré, Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la sainte Russie, J. Bry aîné, 1854, p. 19. Source : Gallica.bnf.fr

 

Par la suite, rideaux et paravents sont régulièrement utilisés dans les histoires en images du XIXe siècle comme des accessoires occultants permettant aux dessinateurs de masquer les éléments principaux d’une scène des plus intimes. Ainsi les trois récits suivants mettent en scène un bain, un lavement administré par clystère et le soulagement d’une envie pressante… La narration et la compréhension de ces séquences sans aucune légende passent alors par les détails ou les éléments secondaires (chien, docteur, mains) qui débordent de l’écran protecteur.

Pour commencer, cette séance de « bain chaud » (« Das warme bad ») dessinée par Wilhelm Busch fut publiée la première fois sous la forme d’un Münchener Bilderbogen en 1866 4 :

 


Wilhelm Busch, « Das warme Bad », Münchener Bilderbogen, n° 412, [1866]. Source : Töpfferiana

 

La double planche suivante est l’œuvre de Caran d’Ache et s’inspire de Wilhelm Busch, comme nous l’avons déjà noté dans un article précédent. Intitulée « Les suites du Jour de l’an », elle est parue dans La Revue Illustrée du 15 janvier 1887 :

 


Caran d’Ache, Extraits des « suites du Jour de l’an », La Revue Illustrée, n°27, 15 janvier 1887. Source : Töpfferiana

 

Enfin, cet « Intermède » du suisse Godefroy provient de la revue Le Chat noir du 21 juillet 1888 :

 


Godefroy, « Intermède », Le Chat noir, n° 340, 21 juillet 1888. Source : Gallica.bnf.fr

 

Revenons à nouveau à l’Histoire de la Sainte Russie et arrêtons-nous sur les deux pages qui ont pour sujet les légendaires orgies de Catherine II. Doré s’amuse à y mêler plusieurs dispositifs excentriques pour digresser et éviter de représenter ce sujet prétextant qu’une « pareille chose n’est point faisable dans un livre de bonne compagnie ». Comme il avait réduit les crimes d’Ivan-le-Terrible à une tache d’encre rouge couvrant toute une page « pour n’en rien voir que l’aspect général », Doré contourne son devoir par une nouvelle tactique d’évitement et d’autocensure : la substitution d’une scène par une autre. Au lieu d’une orgie russe, il dessine une scène d’orgie romaine.

 


Gustave Doré, Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la sainte Russie, J. Bry aîné, 1854, p. 123. Source : Gallica.bnf.fr

 

Dans un épisode du Savant Cosinus, Christophe reprendra ce procédé de substitution « par égard à son lecteur ». A la place d’une vision du scientifique en tenue d’Adam, il reproduit un dessin d’enfant, attribué, si l’on en croit la signature, à son fils. La légende qui accompagne cette case explique ce choix dans le plus pur style de la verve 5 :

 


Christophe, L’Idée fixe du savant Cosinus, Première case du chapitre « Cosinus solliciteur », Librairie Armand Colin, 1899. Source : Memoirevive.besancon.fr

 

Dans la seconde page de l’Histoire de la Sainte Russie, Doré raconte en bande dessinée comment son éditeur le force, lui et son crayon anthropomorphisé pour l’occasion, à dessiner le règne de Catherine et comment ces scènes se font finalement censurer par la Justice. « Honteusement condamnée à feuildevigner » son évocation du règne de Catherine, le dessinateur masque la quasi-totalité de la page suivante par une grande feuille de vigne, symbole utilisé traditionnellement dans les œuvres picturales pour voiler les nudités des corps et des sexes.

 


Gustave Doré, Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la sainte Russie, J. Bry aîné, 1854, p. 125. Source : Gallica.bnf.fr

 

Déjà utilisé par la caricature, ce nouvel accessoire est aussi occultant que les autres mais il matérialise symboliquement l’action de la censure. Il se retrouve dans les histoires en images pour masquer des actes sexuels, à l’exemple des « actes libidineux » du prophète Ezéchiel dans cette case de La Bible pour rire d’Edmond Lavrate (1881) :

 


Edmond Lavrate, La Bible pour rire, Librairie du monde plaisant, 1881. Source : Gallica.bnf.fr

 

Parmi les sujets favoris du dessinateur Henry Gerbault figurent les femmes parisiennes de la Belle Époque, mais aussi les maris cocus. Comme l’écrit Lefranc de Roscoff6 : « L’illustre caricaturiste débordait de malice lorsqu’il fallait frôler la grivoiserie sans froisser les dentelles ni les conventions mondaines de la société. » Dans ses histoires parues dans la revue La Vie parisienne, reprises dans son recueil Parisiennettes (1894), il cache les scènes licencieuses à l’aide de divers artifices graphiques, comme la feuille de vigne ou le paravent que nous avons déjà vus. Plus original, ce trompe-l’œil final fait croire qu’une partie de l’image a été déchirée par la censure :

 


Henry Gerbault, « Un journal immoral », extrait de Parisiennettes, La Vie Parisienne, 1894. Source : Gallica.bnf.fr

 

Pour finir, nous reproduisons une curiosité dénichée dans la revue anglaise Pick-Me-Up du 27 mai 1893, dont nous n’avons pas pu identifier l’auteur : « Horror struck or The Wily thief » (Frappé d’horreur ou Le voleur rusé).

 


« Horror struck or The wily thief », Pick-Me-Up, 27 mai 1893. Source : Hathitrust.org

 

L’intérêt de cette histoire en images qui raconte comment un voleur se fait passer pour un pendu pour effrayer des promeneurs en forêt et les détrousser de leur cheval, réside dans le dispositif original qu’elle propose aux âmes sensibles : des paires de petits ciseaux sont dessinées sur les côtés de deux cases à la forme inhabituelle d’un L en miroir. Elles indiquent au lecteur la possibilité de découper la partie supérieure de ces images. Si l’image est coupée, seuls les jambes du pendu restent visibles, offrant une scène moins « horrible »… La censure est ici facultative et laissée à la liberté du lecteur, qui peut véritablement jouer des ciseaux et se prendre lui-même pour Anastasie.


Extrait de « Horror struck or The wily thief », Pick-Me-Up, 27 mai 1893. Source : Hathitrust.org

 

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  1. Philippe Willems, « Rhétorique texte/image, minimalisme et jeux de perspective : l’héritage de Cham », Comicalités, mis en ligne le 18 avril 2014, consulté le 27 mars 2018 : http://journals.openedition.org/comicalites/1964 []
  2. A ce sujet, voir notre article : http://www.topfferiana.fr/2009/10/trop-de-precipitation-par-christophe/. []
  3. La case finale de l’album de Randon, Histoire de Mr Verjus (1857), clôt le récit sur l’image de la porte du domicile fermée du héros, avec la même volonté de vouloir préserver son intimité : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k134110n/f52.item. Sur cet album, voir notre article : http://www.topfferiana.fr/2015/03/histoire-de-mr-verjus-par-randon/. []
  4. Une adaptation française de cette histoire dessinée par Gédéon sous le titre « Le bain de madame Pipelet » dans La Lune du 2 décembre 1866 : http://www.topfferiana.fr/2011/10/histoires-de-pompiers/ []
  5. Avant d’être repris en album en 1899, cet épisode fut publié dans Le Petit Français illustré, n° 307, 12 janvier 1895. []
  6. Lefranc de Roscoff, « Gerbault, une célébrité de Roscoff », sur roscoff-quotidien.eu http://www.roscoff-quotidien.eu/celebrite-gerbault-henry.htm []

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