Comment se fabrique une bande dessinée en 1905

leguey-mer-noireLuc Leguey, « La mer noire en France », La Jeunesse illustrée, n° 135, 24 septembre 1905. Source : Gallica.bnf.fr


Un dessinateur en manque d’encre, un metteur en page abusé par des personnages de fiction, des fées et des lutins qui fabriquent un journal… les trois histoires en images que nous présentons aujourd’hui, publiées entre mars 1905 et janvier 1906, ont la particularité de mettre à jour, avec beaucoup de fantaisie, les processus de création d’une bande dessinée.

La première est signée Luc Leguey, un dessinateur dont nous avions déjà parlé ici. Intitulée « La mer noire en France », cette planche est parue le 24 septembre 1905 dans le n° 135 de la revue pour enfants des éditions Arthème Fayard, La Jeunesse illustrée. Sous le titre, un mot de l’éditeur prévient « Nous recevons de notre collaborateur Luc Leguey la lettre suivante et le dessin que nous publions ci-dessous ». Le « dessin » en question est une histoire en image illustrant le courrier du dessinateur, à la première personne, reproduit sous les vignettes. Dans la première case, Leguey se représente lui-même, à son bureau, écrivant son courrier. Il y explique que l’encre de son marchand de couleurs fut embarquée depuis la Chine sur un bateau et qu’une fois arrivée dans un port français non loin de sa villégiature, le liquide noir passa par-dessus bord à la suite d’une méprise : un marin avait jeté l’encre au lieu de l’ancre… Une marée noire se répand alors dans la mer jusqu’au lavoir où le dessinateur fait laver ses chemises. Leguey n’a plus d’encre pour finir ses dessins, et la nouvelle marrée ayant tout emporté, il ne peut même pas dessiner la dernière case. La planche se termine par une image vide, dont le cadre n’est même pas achevé, dans le style sternien des albums de Gustave Doré.

La deuxième histoire, « Une effraction dans « Le Pêle-Mêle » » est dessinée par Georges Omry. Elle fut publiée dans Le Pêle-Mêle du 14 janvier 1906 1. Comme Leguey, Omry nous fait découvrir l’envers du décor de la création d’une histoire en images, en mettant en scène l’une des chevilles ouvrières du journal : le « metteur en page cou».

Georges Omry, « Une effraction dans « le Pêle-Mêle » », Le Pêle-Mêle, n° 2, 14 janvier 1906. Source : Gallica.bnf.fr.

La planche commence par une image singulière, sa légende nous apprend qu’il s’agit des mains du « metteur en page » du Pêle-Mêle en train de « fixer » la première case de la planche, représentant un simple décor. Profitant de l’absence de cet « honorable fonctionnaire », des personnages entre en scène dans l’image, l’histoire peut commencer : au coin d’une rue, un bandit tend un traquenard à un bourgeois en promenade, mais celui-ci ne se laisse pas faire et contre-attaque avec des prises de jiu-jitsu 2. Débarrassé de son assaillant, il fait face au lecteur et enlève son chapeau pour laisser apparaître une publicité inscrite sur son crâne dégarni prônant l’apprentissage de l’art martial qui lui a sauvé la vie ! C’est alors que le metteur en page revient et s’aperçoit que les deux personnages avaient profité de son inattention « pour se faufiler dans les pages du Pêle-Mêle et prendre une page entière de réclame à l’œil »… La dernière vignette de la planche montre le « fonctionnaire » du journal ahuri devant la case à nouveau vide, se demandant s’il n’a pas eu une hallucination…

La dernière histoire fut publiée dans Les Belles images du 9 mars 1905 est l’œuvre du jeune Georges Cyr qui débute à cette époque sa carrière dans la presse illustrée (1880-1964) 3. « Un voyage au pays des idées » prend la forme d’une fable merveilleuse et onirique pour raconter la fabrication du journal. On suit un jeune lecteur, qui s’est endormi en lisant sa revue préféré, entraîné par les personnages des dessins qui s’animent et l’emmène faire un voyage au cours duquel il découvrira les différentes étapes de la création des Belles images.

  
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cyr-voyage-pays-des-idees02Georges Cyr, « Un voyage au pays des idées », Les Belles images, n° 47, 9 mars 1905. Source : Gallica.bnf.fr.


Dans une grotte, il rencontre la fée Imagination qui répand sur le sol des perles de toutes les couleurs : les Idées. Celles-ci sont enfilées avec des fils d’or par les lutins du génie Raisonnement qui se nomment Anecdote, Histoire, Intrigue, etc. Ces guirlandes de perles sont transformées en pages couvertes d’écriture par la fée Historiette, et en dessins, par une autre appelée Image. Les planches de bande dessinée, et les autres, ainsi créées sont apportées par des farfadets au géant Publicité qui se charge de les imprimer avec ses « machines formidables ». Enfin, des gnomes volants livrent les journaux à travers le monde… Ici pas de jeu avec mais une vision enchanté du processus de création du journal dans lequel s’insère celui des pages de bande dessinée.

Excentrique, réflexive ou onirique, ces trois planches publiées dans un laps de temps rapproché (mars 1095-janvier 1906) fantasment les coulisses de leur propre création. Au début du XXe siècle, l’art de l’histoire en images, ancré dans la presse et ayant déjà accumulé une production importante, commence à se regarder dans le miroir.

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  1. De son vrai nom Georges Mory, Georges Omry est né en 1880 à Paris et mort en 1914. Après des études à l’Ecole des arts décoratifs, il publie ses œuvres dans Le Pêle-Mêle dès 1899, mais aussi dans L’Illustré national, Le Rire, Polichinelle, Le Journal pour tous, etc. Au début du XXe siècle, il devient un contributeur régulier des revues pour enfants des éditions Arthème Fayard, La Jeunesse illustrée et Les Belles Images. []
  2. Sport à la mode à cette époque, le Jui-Jitsu sert de thème aux caricaturistes et aux dessinateurs d’histoires en images, comme Caran d’Ache avec sa planche « Jiu-Jitzu » publiée dans Le Figaro du 4 septembre 1905, ou encore Luc Vallet et « Le Jui-Jitsu ou Le sport des belles-mères » parue dans Le Réveil de Vernon du 23 décembre 1905. []
  3. Georges Cyr, nous apprend le Dico Solo, est spécialisé dans les histoires en images pour la jeunesse et ses œuvres apparaissent dès 1905 dans les revues Les images pour Rire, La Jeunesse Illustrée, Polichinelle, Le Petit Illustré amusant, Le Pêle-Mêle ou encore Pages Folles. Il est également un peintre, qui s’installe à Rouen en 1914 où il intègre un cercle d’artistes admiratifs des impressionnistes et de Cézanne. Côtoyant Marquet, Matisse ou Picasso, il se lie avec les peintres de l’estuaire comme Othon Friesz et Raoul Dufy. En 1934, Cyr quitte la France pour le Liban, s’installant à Beyrouth où il restera jusqu’à sa mort, participant activement à la vie artistique du pays. []

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