La terrible entorse de M. Frago


La vente aux enchères qui s’est déroulée à Pau le 1er juin dernier proposait une intéressante série de six esquisses dessinées au crayon noir et annotées d’explications à la plume par Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) 1. Ces dessins étaient connus mais n’avaient jamais été reproduits. Ils furent très probablement destinés à son ami Pierre-Jacques Bergeret et exécutés vers 1785 2.

Les dessins de cette suite narrative ne se présentent pas sur la même feuille ; ils n’en sont pas moins intéressants car ils composent une suite séquentielle en images intéressante. Le célèbre peintre français y retrace de façon humoristique les différentes étapes d’un banal accident : son entorse à la cheville. Un premier dessin titré « Panthéon » présente les différents protagonistes : Fragonard lui-même, sa fille Rosalie, son épouse Marianne Gérard, un gentilhomme ami et Marguerite Gérard, sa belle-sœur et son élève. Tous sont assis sur un banc duquel le peintre se lève, pris soudain d’une envie naturelle pressante.

Fragonard :  « Panthéon ». Crayon noir. 17 x 21 cm.
Annoté à la plume : « Pantheon / Rosalie / 1 an / 5 an / confidence de frago à sa femme a 8 heures et demi / Mr de la Ger… / Me Gerard ».

Sur la deuxième feuille, le peintre se dessine chutant, au moment de l’accident :

Fragonard : La chute. Crayon noir. 17,2 x 17 cm.
Annoté à la plume : « Mr frago qui se trompe de porte et tombe dans un endroit ou il n’y avait point de chaise percé… et se fait un entorse cruel… a 8 heures et demi et deux secondes ».


Ensuite vient une scène où l’entourage de l’accidenté s’émeut de son état :


Fragonard : L’arrivée des femmes. Crayon noir 17 x 21,2 cm.
Annoté à la plume : « Retour des Dames a 10 heures… effet douloureux et bien doux pour laimable frago ».


Le médecin étant passé, la cheville pansée, Fragonard se lamente de devoir rester alité :

Fragonard : L’ordonnance. Crayon noir. 17 x 21,2 cm.
Annoté à la plume : « Situation d’ordonnance pour 15 jours… cest bien dur de ne pas voir son Prieur et ses amis… a 2 heures le lendemain ».

Enfin, les deux derniers croquis montrent comment Fragonard s’aide de son entourage pour se déplacer ou se tenir debout :

Fragonard : Le petit samaritain. 15,8 x 21,5 cm.
Croquis de feuillage au crayon au verso.


Fragonard : Le réconfort du blessé. 20,2 x 17 cm.


Les dessins de l’accident sont caractéristiques de l’œuvre de Fragonard. Comme le remarquent Bruno et Patrick de Bayser, experts de la vente aux enchères : « On retrouve son style très enlevé, la vivacité de son trait, sa grande sûreté et son acuité dans l’esquisse. En seulement trois coups de crayons, deux points pour les yeux et un trait pour la bouche, il arrive à créer une expression particulière pour chaque visage ! 3 »

En peinture, Fragonard a déjà pratiqué la suite d’images — dans un tout autre style — avec ses Progrès de l’amour dans le cœur d’une jeune fille. En quatre tableaux l’artiste retrace les étapes de l’amour : La PoursuiteLa Surprise (ou La Rencontre), L’Amant couronné et La Lettre d’amour. Cette célèbre série, commencée en 1771 et qui fut augmentée par la suite, s’inspire probablement des progress à la manière de William Hogarth 4.

Fragonard, détail de L’Amant couronné de la suite Les Progrès de l’amour, 1771-1772. The Frick Collection , New York.

Mais l’histoire de son entorse n’a pas d’équivalent dans l’œuvre de Fragonard. Le dessinateur adopte un humour farceur et une liberté que la peinture ne peut lui permettre. La forme séquentielle est inhabituelle pour l’époque et parfaitement adaptée pour retranscrire cette anecdote comique. André Blum intègre cette histoire de Fragonard dans son ouvrage sur L’estampe satirique et la caricature en France au XVIIIe siècle 5. Il rapproche le peintre de Jacques Philippe Le Bas, mais aussi de Gabriel de Saint-Aubin et de Cochin qui « avaient l’habitude de s’inspirer du spectacle des menus incidents de leur existence, et mettaient dans leur œuvre le sourire de la vie des gens à laquelle la leur se trouvait mêlée ».

Le dessin est fugitif, exécuté en direct, à la va-vite. Cette historiette sur des bouts de papier est réservée aux proches et n’est pas censée passer à la postérité. Le peintre prend ses aises avec un sujet intime, dans lequel il se met lui-même en scène avec un ton familier et plein d’autodérision – les surnoms qu’il se donne (« Mr Frago » ou simplement « Frago ») rappellerait presque les noms des héros ridicules que créeront au siècle suivant Töpffer, Cham, Doré ou encore Christophe.

Fragonard était illettré (en ce sens qu’il n’avait pas été à l’école, ce qui explique les nombreuses fautes d’orthographe des annotations qui accompagnent ses croquis). Comme l’ont écrit Edmond et Jules de Goncourt, qui ont pu voir ces dessins 6 : « Le dessin, chez Fragonard, est sa plume d’écrivain. C’est, comme on le voit, sa manière de correspondance, sa forme de billet. C’est plus encore : on pourrait dire que le dessin est le journal de son imagination. Tout ce qu’il pense lui échappe par là : il s’y confesse et s’y envole. La complète collection de ses dessins serait l’histoire légère et poétique de sa vie, de ses idées, de ses goûts, de ses opinions, de ses humeurs : on y aurait les mémoires du peintre et de l’homme. 7 »

  1. Ces dessins ont été adjugés 72 000 euros (soit 86 637 euros avec les frais) par la maison de ventes Carrère et Gestas. []
  2. Pierre-Jacques Bergeret est le fils de Jacques Onésyme Bergeret de Grancourt, l’ami intime du peintre Fragonard et compagnon de ses voyages. Ces dessins furent vendus par le colonel de la Girennerie, descendant de Bergeret, à Hippolyte Walferdin, grand collectionneur de Fragonard et furent répertoriés en 1880 à l’occasion de la vente aux enchères des biens suite à son décès. []
  3. Cités dans « Quand Fragonnard s’essaye à la bande dessinée », Interencheres.com, 27 mai 2013. []
  4. La série complète est aujourd’hui conservée dans la collection Frick à New York. Sur ces peintures, voir Colin B. Bailey, Fragonard’s Progress of Love at The Frick Collection, Giles, 2011. []
  5. André Blum, L’ estampe satirique et la caricature en France au XVIIIe siècle, La Gazette des beaux-arts, 1910, p. 61. []
  6. « Ces feuilles de papier du cabinet Walferdin, bâtonnées de dessins à la diable, si amusantes et si curieuses, où le peintre en déshabillé, le gai farceur, « l’aimable Frago », comme il s’appelle lui-même, se montre si drôlement dans le piquant bulletin d’une entorse. ». Edmond et Jules de Goncourt, L’Art du XVIIIe siècle, Charpentier, 1881-1882, t. III, p. 292 et s. []
  7. Idem. []

3 commentaires

  • Une conclusion plus sur les origines de la la bande dessinée! Félicitations

  • ESCARY dit :

    Oû  » Les jeux de l’Amour  » français très 18ème siècle donnent aux traits en esprit son inspiration merveilleuse, si particulière et délicieuse.. Son raffinement si étonnant..
    Donc Irrésistible entorse alors ne pouvait qu’être, oui voilà chute peu commune, apparition vertigineuse, un vide, une stupeur devant quoi le sol s’effondre…Un mal d’ essentiel… L’esseulement éperdu et l’appel absolument nécessaire, à la corde tendue de l’arc, douloureux et délicieux.. Absolu. La légèreté enlevée du dessin si spirituellement libertin cache un secret unique donc, si précieux…
    Fragonard au dessin magnifique, si précisément esquissé, enlevé, étonné, généreux, libertin.. Léger mais puissamment désirant et volontaire.. Voilà donc ce Fragonard si rare, gravité et douceur, un oeil vif et tranchant, aimant, voyez, le trait du peintre…?
    Oui au vrai peintre l’entorse ne peut être qu’unique, ou sans valeur.. Oui elle perdrait à peu de compte, dispersée, l’essence même de ses ciels, mers, sables d’ or et lumière..
    Ce merveilleux article sur Fragonard et Frago me réjouit comme il est difficile de le dire.. Je le dis donc avec les mots qui sont les miens, mais j’en dirai bien plus…
    Son érudition et sa profondeur touchent profondément l’artiste que je suis..
    Ainsi des autres articles que j’ai pu lire sur ce site..
    Frago est perle bleue dont les feux ne laissent de surprendre.. Le trait joyeux d’un dessin rayonnant…

    Pascale ESCARY.
    Pascale ESCARY.

  • ESCARY dit :

    Ah , mais qu’il est beau.. Je veux ce dessin !

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