La Belle Époque de Caran d’Ache (7)


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8 – Le Bloc des Gauches et la séparation de l’Église et de l’État

Conséquence directe de l’affaire Dreyfus, la victoire du Bloc des Gauches aux élections législatives de 1902 conduisit à la formation d’un gouvernement radical-socialiste dirigé par le médecin et franc-maçon Émile Combes. Celui-ci était sorti des collèges religieux de son enfance avec une haine farouche contre le clergé. Loin de jouer l’apaisement d’un climat social déjà chauffé à blanc, il va mener une lutte implacable contre les congrégations.

Après avoir été bannie et pourchassée sous la Révolution, l’Église catholique avait vite retrouvé, au cours du XIXe siècle, une influence quasi-hégémonique dans la société française, particulièrement dans le domaine de l’école, ce qui était absolument insupportable pour les anticléricaux. Combes entreprit donc de parachever l’œuvre laïque commencée par Jules Ferry et de prolonger la loi de 1901 sur les associations, loi qui visait déjà à affaiblir les congrégations religieuses. Si les protestants et les israélites s’en accommodèrent tant bien que mal, les catholiques hurlèrent à la persécution. Le pape lui-même s’en mêla, sans que cela ébranlât le moins du monde la détermination des bouffeurs de curés. Tout ceci aboutira en 1905 à la fameuse loi de séparation de l’Église (ou plutôt des Églises) et de l’État.

On l’aura compris, Caran d’Ache déteste « le petit père » Combes et ses ministres. Non pas qu’il soit une grenouille de bénitier(1), mais son militarisme s’accommode sans problème à la coexistence avec le clergé catholique au sein de la société. Le sabre et le goupillon ont de tous temps partagé des intérêts communs et ils s’étaient naturellement retrouvés une fois de plus dans le même camp lors de « l’Affaire ». Alors, maintenant que les religieux sont à leur tour pris pour cible, quoi de plus normal que de leur renvoyer l’ascenseur en faisant preuve de solidarité ?… Les opinions politiques d’Emmanuel, déjà bien ancrées dans un conservatisme de droite, se sont fortement radicalisées pendant l’affaire Dreyfus et avec la grâce accordée au capitaine après le procès de Rennes. De plus, ce gouvernement comprend une pléthore de francs-maçons et d’anciens dreyfusards (les deux étant fortement compatibles), ce qui fait d’eux des cibles de choix pour Caran d’Ache. C’est ainsi que le président du Conseil Émile Combes (dessiné avec des mèches de cheveux en forme de petites cornes diaboliques), le ministre de la Marine Camille Pelletan (souvent représenté en ivrogne et accroché à une « gaffe »), le ministre de la Guerre Louis André, le président du parti socialiste Jean Jaurès, et d’autres se retrouveront impitoyablement caricaturés au lance-flammes, bien que cette arme exquise n’existât point encore en ce temps-là…

 

Dans le panier : Dreyfus, Combes, André, la magistrature… Dans la marmite : Pelletan.

 

 

 

 

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Début 1903, atteint d’un phlegmon à la main droite, Caran d’Ache est contraint d’interrompre ses publications pour se faire opérer. C’est chose faite le 7 avril, mais quelques semaines de convalescence lui seront ensuite nécessaires, donnant un peu de répit à toutes ses victimes graphiques. Il reviendra au Figaro et au Journal à partir du 11 juin.

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Un autre scandale retentissant éclata à la même époque : l’Affaire des fiches, également appelée « Affaire des casseroles ». Jugeant l’armée trop cléricale, le général André, ministre de la Guerre, demanda au Grand Orient de France de réaliser des fiches de renseignements sur les opinions politiques et religieuses de tous les officiers, indépendamment des notes attribuées par leurs supérieurs hiérarchiques…

 

Cette illustration pour une partition satirique et anti-maçonnique représente le général André paradant sur un canasson de carnaval. À la tribune, on reconnaît Émile Combes (portant son tablier de Grand Maître) et le ministre de la Marine Camille Pelletan (le barbu au cigare).

 

La révélation publique de l’Affaire des fiches porta un coup fatal à Combes qui fut contraint de démissionner en janvier 1905.

 

S’éloignant derrière le balayeur : le général André et sa casserole, le diablotin Émile Combes, un mamamouchi non identifié (Jaurès ?), et le titubant Camille Pelletan accroché à son emblématique « gaffe ».

 

L’année suivante, le récemment élu président Armand Fallières chargera Georges Clémenceau, homme fort du parti radical, de former un nouveau gouvernement. Celui-ci durera presque trois ans et jouera un certain apaisement, sans toutefois qu’il soit question un quart de demi-seconde de revenir sur la séparation de l’Église et de l’État.

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Le conseil municipal d’Asnières, proche du Bloc des Gauches, sombra en août 1905 dans les abysses de la bêtise et du ridicule : emporté dans un élan quasi-fanatique d’ardeur républicaine – et donc anti-aristocratique – il décida, parmi les ouvrages distribués comme prix aux élèves des écoles, de supprimer tous les livres dont les auteurs portaient un nom à particule. Dans cette liste figuraient les albums de Caran d’Ache car il n’était venu à l’idée d’aucun de ces esprits brillants et éclairés qu’il pouvait s’agir là d’un pseudonyme.

Sous la Terreur le citoyen Poiré, ci-devant Caran d’Ache qui rêvait du titre de baron, en aurait probablement perdu la tête…

 

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9 – Crises internationales.

 En 1900, le pays est hostile à l’Angleterre. La foule qui criait, l’année précédente « Mort aux   Juifs », hurle maintenant « À bas les Anglais ». La guerre du Transvaal, le voyage du président Kruger en France sont des prétextes pour acclamer les Boers et surtout conspuer la Grande-Bretagne. Les dessinateurs Léandre et Caran d’Ache caricaturent si grossièrement la reine Victoria que l’ambassade d’Angleterre demande des poursuites. Les relations franco-anglaises sont très tendues.
(Bulletin de la Société d’émulation de l’arrondissement de Montargis. 1933)

 

 

 

 

 

Même si la France n’est pas impliquée dans le conflit sud-africain du Transvaal, l’ancestrale rivalité franco-anglaise va se rallumer dès 1899, à l’occasion de la guerre de Boers. De fait, elle ne s’était jamais éteinte, ne serait-ce que parce que les deux pays se livraient depuis belle-lurette une compétition acharnée au travers de leurs gargantuesques appétits coloniaux. Le dernier épisode ayant failli dégénérer en affrontement direct était la crise de Fachoda, et le rappel humiliant de la mission Marchand, l’année précédente, hantait encore toutes les mémoires françaises.

 

 

Bien entendu, Caran d’Ache n’est pas en reste pour nourrir lui aussi des sentiments anglophobes et revanchards. C’est tout naturellement qu’il va emboîter le pas à l’opinion publique et prendre le parti des colons d’origine néerlandaise installés en Afrique du Sud (les Boers) dans la guerre les opposant aux armées britanniques(2).

En 1900, le président sud-africain Paul Kruger fait un voyage en Europe pour solliciter de l’aide contre l’Angleterre, espoir qui sera finalement déçu. Vaincu, il s’exilera en Suisse où il mourra.

Homme aussi avenant et chaleureux qu’un vieux cimetière transylvanien noyé dans la neige sous le halo cotonneux d’une lune blafarde, et dont les tombes éventrées laissent s’envoler des nuées de chauves-souris poussant des petits cris stridents qui transpercent le silence engourdi de la nuit glaciale, Kruger réglait toute sa vie et sa pensée sur de stricts préceptes religieux calvinistes et faisait une interprétation littérale de la Bible qui le convaincra jusqu’à la fin de sa vie que la Terre était plate(3). Cela n’empêche pas Emmanuel d’applaudir l’austère personnage lors de son passage en France. Qu’importe l’obscurantisme religieux si la cause est ouvertement « anti-perfide Albion » !

 

 

Que ce soit dans Le Journal ou Le Figaro, Caran d’Ache va réaliser un grand nombre de dessins sur cette guerre, ainsi qu’un numéro spécial du Rire intitulé Kruger le Grand et John Bull le Petit, John Bull étant un personnage allégorique et récurrent incarnant l’Anglais, de même que l’Oncle Sam personnifie l’Américain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Toujours à l’international, mais en Chine cette fois, la révolte des Boxers inspire également à Caran d’Ache plusieurs superbes illustrations. Fin 1897, une société secrète chinoise, « le Poing de la Concorde et de la Justice » (dont le surnom anglais de « Boxers » est resté), assassine deux missionnaires allemands. C’est le début d’une révolte contre les colons et missionnaires occidentaux, mais aussi contre la dynastie mandchoue des Qing.

En 1900, huit nations qui s’étriperont joyeusement une quinzaine d’années plus tard s’allient contre la Chine : France, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie, Royaume-Uni, Japon, Russie et États-Unis font cause commune et envoient une expédition de 18 000 hommes pour écraser la révolte. Pékin sera mise à sac et la Chine vaincue devra payer plus de 1700 millions de francs aux alliés vainqueurs. La chute de la dynastie Qing aura lieu en 1912, et la République de Chine sera proclamée.

 

 


 

 

 

 

 

Les boxeurs et les boxés

 

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Une guerre russo-japonaise se déroula également en 1904-1905. L’empire russe visait à obtenir un accès permanent sur l’océan Pacifique, ainsi qu’une annexion de la Mandchourie et de la Corée. Or,  le petit Japon dama le pion au gros ours russe. Vu de chez nous, tout ceci peut sembler fort dérisoire et lointain, mais cette guerre intéressa suffisamment Caran d’Ache pour lui inspirer quelques actualités dans lesquelles son sang slave a bien évidemment choisi son camp.

 

 

Ce conflit est néanmoins remarquable sous bien des aspects : d’abord parce que la défaite russe fait partie des causes de la révolution de 1905 (donc, indirectement, de celle de 1917), mais aussi par les techniques militaires employées, les plus modernes de l’époque, ainsi que par les effectifs mobilisés, plus de deux millions d’hommes. En cela, il annonce les guerres industrielles à venir au cours du nouveau siècle, ce que Caran d’Ache semble avoir parfaitement pressenti :

 

 

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Et puis il y a donc cette révolution russe de 1905 et le silence assourdissant de Caran d’Ache, plus criant que tous les dessins qu’il aurait pu faire sur le sujet !

Les origines de cette crise sont profondes et anciennes. Le tsar Alexandre II avait engagé une série de réformes, nécessaires, mais qui ne remettaient pas fondamentalement en cause les structures féodales et obsolètes de la société russe. Après son assassinat, son fils Alexandre III puis son petit-fils Nicolas II vont verrouiller le système, y compris par la répression des mouvements de grève et des manifestations. Dès lors, la fracture entre les aspirations du peuple et la rigidité du régime ne pouvait qu’aboutir à une situation intenable, un abcès que la défaite militaire contre le Japon creva.

À partir du sanglant « Dimanche rouge » de janvier, émeutes, grèves et fusillades se succèdent pendant dix mois à l’issue desquels Nicolas II va consentir à plus de libéralisme… avant de faire marche arrière au cours des deux années suivantes, mettant ainsi un terme aux espoirs populaires nés de ce soulèvement. Or, en agissant ainsi, le tsar ne faisait que reculer pour mieux sauter. Ses fautes politiques, ses obstinations dans l’erreur, le sentiment profond d’injustice et de trahison ressenti par les Russes, mais aussi ses revers militaires dans la guerre contre l’Allemagne seront parmi les facteurs déclencheurs d’un nouvel embrasement en 1917. D’une violence décuplée par rapport au « tour de chauffe » de 1905, cette résurgence révolutionnaire provoquera un séisme mondial aux conséquences incalculables. Mais ça, c’est une autre histoire…

Bien entendu, Caran d’Ache ne peut pas ne pas être au courant de ces graves événements de 1905 et on peut aisément concevoir son inquiétude, son angoisse de savoir son pays de naissance ainsi que ses sœurs(4) plongés au cœur d’une ébullition aussi incontrôlable que délétère. On aurait pu penser qu’il consacrât au moins un Lundi du Figaro ou un Mercredi du Journal à ces troubles révolutionnaires russes… Rien ! Il n’en fait aucune allusion, probablement confronté là à un sujet aux résonances trop intimes chez lui, trop perturbantes pour être en capacité de le traiter avec le recul, la distance que l’humour nécessite. Pire : après une fin d’année qui voit sa production ralentir notablement (aucune parution dans Le Journal entre le 8 décembre 1905 et le 22 janvier 1906), il cesse brusquement et définitivement de dessiner dans les deux quotidiens, moins de cinq mois après la fin de cette année terrible. Coïncidence ?…    

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À suivre…

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  1. Il a grandi dans l’orthodoxie, comme tout bon Russe, mais sans conviction personnelle, et la pratique religieuse n’a jamais été au centre – ni même à la périphérie – de ses préoccupations. Son monument funéraire ne sera orné d’aucune croix, ni catholique, ni orthodoxe.[]
  2. Parmi ces colons protestants on trouvait aussi quelques Allemands, et des Français dont les ancêtres étaient partis se réfugier là-bas après la révocation de l’Édit de Nantes, deux siècles plus tôt.[]
  3. Cette croyance arriérée est toujours soutenue de nos jours et même enseignée aux États-Unis, parmi d’autres inepties du même calibre, avec un nombre d’adeptes grandissant.[]
  4. Ses frères étaient décédés à cette époque.[]
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