Steinlen joue au « Chat Noir » et à la souris

Théophile-Alexandre Steinlen, plume et aquarelle, 43 x 27,7 cm, (1886). Source : Aponem – MSA Enchères


Hasard des calendriers de cette fin de mois, deux ventes aux enchères à Paris proposent chacune une planche originale par Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) qui fut publiée dans Le Chat noir.

La première, reproduite ci-dessus 1, est parue à l’origine dans la revue du cabaret de Montmartre du 24 juillet 1886 (n°237, sans titre). Elle est dessinée à la plume et à l’aquarelle, et porte le cachet du monogramme de l’artiste en bas à droite. A côté du manque dans la partie supérieure gauche, il est annoté : « Aux angles mangées par les chats quand même [sic]. » Elle fut reprises sous le titre « Souris blanches » dans le recueil de planches du Chat noir édité par Ernest Flammarion en 1897 : Des Chats (Dessins sans paroles) 2.

Cette planche n’est pas une histoire en images mais une étude de rongeurs croqués sous différents angles. D’autres pages de ce genre dessinées par Steinlen furent publiées dans Le Chat noir. Le jeune observateur au talent prometteur y dessine des chats bien sûr, mais aussi des singes, des poules et des coqs. Ces séries de dessins rappellent celles que Paul Renouard (1845-1924) publie quelques années avant dans les revues LIllustration ou Paris Illustré et qui durent très probablement influencer Steinlen.

 renouard-singesPaul Renouard, croquis de singes extraits de Croquis d’animaux, 1881. Source : Töpfferiana


Paul Renouard, qui possède un véritable don pour croquer les expressions et les modèles en mouvement, se fera notamment connaitre pour ses comptes-rendus en dessins des grands procès, des séances parlementaires ou encore des cérémonies de la fin du XIXe et du début XXe siècle. Le dessinateur capture sur le vif ses contemporains ‎ mais aussi le règne animal : dans son ouvrage Croquis d’animaux (Paris, Imprimerie Gillot, 1881), il rassemble des études de chats, de volailles, de porcs, de chèvres ou de singes 3, des animaux que Steinlen capturera à son tour pour les pages du Chat noir, en y ajoutant parfois une forme séquentielle inspirée par Wilhelm Busch.



steinlen-singesSteinlen, Sans titre, Le Chat noir, n° 191, du 5 septembre 1885. Source : Achenbach Foundation for Graphic Arts



Ci-dessous, la seconde planche de Steinlen est, elle, une véritable histoires en images sans paroles, de celles dont la revue montmartroise s’était faite une spécialité. Elle parut sous le titre « Conte en vieux français » dans le n°175 du 16 mai 1885. L’original est dessiné sur vélin à la plume et à l’’encre de chine, avec des rehauts de crayon bleu 4.


steinlen-resurrection-du-chat-noirThéophile-Alexandre Steinlen, encre de chine et crayon bleu, 47 x 30,6 cm (1885). Source : Ader


Dans cette page, Steinlen glorifie Rodolphe Salis, le propriétaire du cabaret. Trois lignes de dédicace ironique figure en tête : « A Messire Rodolphe, Comte de Salis, seigneur de Samade / en Helvétie, seigneur de Chanoirville en Vexin et autres lieux / son très humble et très obéissant serviteur. » Pour ajouter au folklore de son établissement, Salis se crée un personnage en s’inventant des titres de noblesse et en invoquant ses glorieux ancêtres, Salis étant le nom d’une grande famille suisse connue dans les Grisons au XIIIe siècle.

Le dessinateur représente Salis habillé comme dans le portrait peint par Antonio de La Gandara (tableau qui est accroché dans la salle de spectacle du Chat noir) : en costume de gonfalonier des Grisons, tenant à la main l’épée de Jean Constant Salis, son trisaïeul 5. Le « cabaretier-gentilhomme » est accompagné d’Henri Rivière, vêtu d’un grand manteau et d’un chapeau à plumes de pan.

Les deux compères se présentent dans une auberge. N’ayant plus rien à leur proposer à manger, le tenancier tue un chat et le cuisine pour ses deux clients. Salis s’en aperçoit et veut châtier l’aubergiste. Dans la dernière vignette, véritable scène biblique, deux anges retiennent son épée, devant Rivière, nu, débarrassé de son grand manteau et révélant sa nature divine. Au fond, la tête du chat noir rayonne dans le ciel de Paris (?). Ce « conte » est également l’occasion pour Steinlen de donner sa version du mythe fondateur du cabaret.

Ce n’est pas la première fois fois que Salis apparait sous le crayon de Steinlen dans la revue. Dans un précédent article, nous avions reproduit une de ses planches, publiée quelques semaines après celle-ci, dans laquelle le dessinateur se mettait en scène avec l’animateur du cabaret (« Il n’y a pas encore de dessin cette semaine », Le Chat noir n° 180 du 20 juin 1885). L’année suivante, Steinlen dessine à nouveau à nouveau Salis, mais à la manière des croquis sur le vif de Renouard : « Un discours de Rodolphe Salis » (Le Chat noir n° 251 du 30 octobre 1886) ne racontent pas une histoire mais retranscrives sur le papier les attitudes et poses du cabaretier en plein boniment, aussi captivant qu’un animal sauvage en pleine action.


steinlen-chatnoir-18861030Steinlen, « Un discours de Rodolphe Salis », Le Chat noir, n° 251, 30 octobre 1886. Source : Gallica.bnf.fr



> Nos précédents articles sur les histoires en images de Steinlen :

     – Steinlen en manque d’inspiration

     – Les « Flagrants délits » de Steinlen


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Mise à jour du 8 septembre 2015 : Pour information, la planche aux souris a été adjugée 2 900 euros et celle avec Salis, 3 000 euros (prix hors frais de vente).

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  1. Lot 139 de la vente du 29 mars 2014 organisée par Aponem MSA à l’Hôtel Drouot, Paris. Estimation : 600/800 euros. http://www.aponem.com/html/fiche.jsp?id=3803266 []
  2. Ce recueil réédité en fac-similé en 1981 puis en 2000 est toujours disponible en librairie. []
  3. dont certains publiés dans L’Illustration []
  4. Lot 120 de la vente du 27 mars 2014 par la maison Ader à l’Hôtel Drouot, Paris. Estimation : 1000/1500 euros. http://www.ader-paris.fr/html/fiche.jsp?id=3785559 []
  5. Selon la description faite dans le Chat noir-guide (Bureaux du Chat noir, [1887]). []

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