Avant Marcel Duchamp, les enfants terribles de l’art

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Le célèbre portrait de la Joconde peint par Leonard de Vinci a connu divers outrages capillaires avant même que Marcel Duchamp n’en fasse une icône dadaïste. Récemment, Marc Décimo a recensé plusieurs Mona Lisa à moustaches pré-duchampiennes qui apparaissent dès 1870 sous le crayon de caricaturistes dans les revues humoristiques comme Le Monde pourpas  rire, Le Rire ou Fantasio ((Marc Décimo, Les Jocondes à moustaches, Les presses du réel, 2014.)). Mais il est une autre filiation spirituelle à laquelle le « readymade rectifié » de Duchamp pourrait se rattacher, celle de l’enfant terrible. Ce thème de la littérature enfantine apparu au milieu du XIXe siècle met en scène les farces et mésaventures de jeunes désobéissants, aspirant à plus de liberté et dont l’imagination est sans limite quand il s’agit de faire des bêtises. Leurs histoires amusent et font rire les jeunes lecteurs, même si à la fin la morale est toujours sauve.

Laissé sans surveillance, l’enfant turbulent envisage rapidement la maison familiale comme un terrain de jeu. Ses méfaits peuvent se diriger contre le mobilier domestique, et notamment les portraits de famille accrochés aux murs. Ne trouvant pas ceux-ci forcément à son goût, il n’hésite pas à les améliorer en y ajoutant sa touche personnelle.

Ce vandalisme en culotte courte appliqué aux Beaux-Arts apparaît la première fois sous le crayon de Bertall. Œuvrant dans le sillage du Strumwwelpeter de Henrich Hoffmann, le prolifique dessinateur et illustrateur français s’était spécialisé dans les histoires de petits désobéissants pour la littérature enfantine1.

bertall-touche-a-toutBertall, « Défauts des enfants. Le touche-à-tout », La Semaine des enfants, 30 mai 1857. Source : Gallica.bnf.fr


L’épisode de sa série « Défauts des enfants » paru dans La Semaine des enfants du 30 mai 1857 détaille la palette des bêtises exécutées par un « touche-à-tout » (voir planche reproduite en tête de cet article). La première vignette représente un petit garçon, la palette et le pinceau à la main, ajoutant au portrait qu’on imagine celui de sa mère une moustache, une barbichette et une pipe. La légende nous renseigne sur l’« amour trop prématuré pour les arts » de ce jeune artiste… En fait, Bertall recycle ici une scène déjà utilisée dans une série de caricatures intitulée « L’Atelier », ayant pour thème la vocation artistique, et publiée dans Le Journal pour rire du 5 mars 1852.

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Le jeune artiste vu par Bertall. A gauche : vignette extraite de La Semaine des enfants du 30 mai 1857 ;
à droite : Le Journal pour rire, n° 23, 5 mars 1852. Source : Gallica.bnf.fr

Le geste de ces enfants terribles est bien le même que celui de Marcel Duchamp « rectifiant » en 1919 le portrait de Mona Lisa, reproduit sur une carte postale en couleur, en lui ajoutant une barbiche et des moustaches. Si les enfants s’attaquent à de vraies toiles, Duchamp, lui, s’en prend symboliquement à toute la peinture occidentale en défigurant le plus emblématique de ses chefs-d’œuvre.


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Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q., 1919, readymade rectifié. 19.7 x 12.4 cm. Source : Centre Pompidou.


A partir des années 1880, le type du garnement fait florès dans les histoires en images pour enfants et cette nouvelle tendance picturale semble percer. Dans son « Conte rouge » publié par l’Imagerie artistique Quantin en 1895, Raymond de la Nézière raconte la pagaille causée par le jeune Antoine et son pinceau2. Armé de couleur rouge laissée par des peintres, le garçon repeint tout ce qui se trouve dans la demeure familiale. Le portrait de l’ancêtre n’y échappe pas et se retrouve affublé d’une belle paire de bacchantes carmin.

neziere-quantin-s13-17Raymond de la Nézière, « Conte rouge », Imagerie Quantin, série 13, planche n° 17, 1895. Source : Töpfferiana.


Le petit Antoine est le portrait craché de son cousin américain Buster Brown, dont les aventures débuteront en 1902 dans le New York Herald. Le comic strip de Richard F. Outcault offre, lui aussi, une séance de peinture rectifiée : dans l’un des épisodes de la série, Buster pose sagement devant la toile d’un portraitiste, sous le regard de son père. Profitant de l’absence des deux adultes, Buster s’empare du pinceau, ajoute à son image un chapeau haut de forme et écrit « Je suis bien plus ressemblant comme ça. Vive la liberté ! ». Ce graffiti provocateur de l’anarchiste en herbe, qui déclenchera la terrible colère paternelle, n’est pas sans rappeler celui que Duchamp accolera à sa Joconde (« L.H.O.O.Q. »).

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Richard F. Outcault, « On fait le portrait de Buster Brown », page extraite du recueil
Buster Brown et ses résolutions, Hachette & Cie, 1903. Source : Gallica.bnf.fr

 

Une récente vente aux enchères à Paris proposait dans son catalogue des dessins originaux du caricaturiste et illustrateur français Jacques Wély (1873-1910), sans que l’on sache s’ils furent publiés. L’un d’eux représentait un spécimen de ces jeunes iconoclastes adeptes du détournement3.

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Jacques Wély, Sans titre, Plume et encre noire, 20,5 x 30 cm. Source : Millon-associes.com


Enfin, ci-dessous, cette histoire, non signée mais très probablement dessinée par Henri de Sta (1846-1920), est tirée du Petit Journal illustré de la Jeunesse du 7 janvier 1906. « Madame Barbe-bleue » raconte comme un petit peintre d’enseigne ajoute malicieusement sa touche au portrait de la baronne Hurluberlu, lors du transport de la toile au Salon de peinture pour y être présentée. Le tableau de l’aristocrate rehaussée d’une belle barbe bleue est immanquablement refusé par le jury. La Joconde de Duchamp n’aurait pas mieux été accueillie par les gardiens de l’art officiel…

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[Henri de Sta (?)], « Madame Barbe-bleue », Petit Journal illustré de la Jeunesse n° 65 du 7 janvier 1906. Source : Töpfferiana

Les détournements de nos jeunes peintres font donc partie de ces gags viraux, dont l’idée générale est reprise par plusieurs dessinateurs successifs, et qui fleurissent dans les journaux illustrés humoristiques du XIXe siècle. Cette presse n’est pas étrangère à Marcel Duchamp. Il l’a lu très jeune, en famille, et y collabora même dans la première décennie du XXe siècle. A l’époque, il vit chez son frère, Jacques Villon, à Montmartre. Le père de Marcel avait inscrit son fils à l’Académie Julian pour qu’il prépare l’école des Beaux-Arts. Il espérait pour lui une belle carrière de peintre, exposant au Salon officiel et peignant des portraits de la bourgeoisie, comme ceux que vandalisent nos sauvageons… A Paris, Marcel Duchamp découvre l’esprit de la butte, sa vie de bohème, ses cabarets, ses journaux et s’imprègne de l’esprit fumiste qui plane encore sur Montmartre. Comme nul autre artiste de sa génération, il s’appropriera l’héritage des Arts incohérents4 qui, tout comme l’humour des revues illustrées, ne sera pas sans influencer son œuvre.

« Mit dose kids, society iss nix ! »

Duchamp n’avait montré sa carte postale détournée qu’à quelques amis. Peu de temps après, Francis Picabia s’en souvient. Pour le douzième numéro de sa revue 391 (1920), il écrit un manifeste Dada et choisit La Joconde de Duchamp pour l’illustrer5. Pour Picabia, le « readymade rectifié » de son ami constituait le geste Dada par excellence.

L’insurrection contre les chefs d’œuvre de l’art officiel fait partie de leurs cibles favorites du mouvement d’avant-garde Dada apparu dans l’immédiate après Première Guerre mondiale. Provocateur perpétuel, Dada joue avec les convenances, ose l’extravagance et la dérision jusqu’à la dislocation du sens, et prône un retour à une créativité décomplexée et iconoclaste. En cela, les dadaïstes s’expriment à la manière d’un enfant, mais il ne s’agit pas là de chercher l’inspiration dans leurs dessins « primitifs », comme ont pu le faire Picasso, Klee, Kandinsky ou Matisse. Dada partage avec la jeunesse, dans sa manifestation la plus turbulente, une même énergie spontanée et rebelle. Comme ces enfants terribles, les dadaïstes délaissent facilement les bonnes manières, goûtant aux blagues et aux sales tours qui viennent troubler la tranquillité bourgeoise. La bande dessinée se fit très tôt la chronique illustrée de cette jeunesse indocile et bouillonnante : de Bertall à Wilhelm Busch, en passant par les comics strips américains au tournant du XXe siècle, avec Buster Brown ou The Katzenjammers Kids.

« Mit dose kids, society iss nix ! », comme se lamente l’un des adultes dans cette dernière série6. En cela, ces jeunes anarchistes en herbe préfigurent sur le papier la grande subversion régressive Dada qui éclatera quelques années plus tard.

Autoportrait d’un enfant sage

Si L.H.O.O.Q. en incarne indubitablement l’esprit, Duchamp ne s’est pour autant jamais rallié au mouvement Dada, pour lequel cependant il gardera toujours « une grande sympathie »7. L’« anartiste » a toujours gardé son indépendance naviguant comme un dandy solitaire au milieu des différents courants artistiques du XXe siècle.

En 1916, à New York, Duchamp s’approprie une plaque publicitaire pour la peinture Sapolin pour en faire un nouveau « readymade ». Il modifie le nom de la marque qui devient Apolinère Enameled en hommage au poète et critique d’art Guillaume Apollinaire. La plaque représente une jeune fille, en robe du dimanche, tenant un pinceau d’une main et un pot de peinture de l’autre, qui peint avec application le montant d’un bois de lit.



duchamp-apolinere-enalamedMarcel Duchamp, Apolinère Enameled, New York, 1916-1917. Tôle peinte, 24 x 34 cm. Source : Philadelphie, Museum of Art.

L’enfant sage est-il un autoportrait de l’artiste ? La petite fille fait écho à sa future transformation en femme sous le pseudonyme de Rrose Sélavy que Man Ray immortalisera en photographie. Son apparence reste bien tranquille en comparaison des jeunes rectificateurs de portraits vus précédemment. Duchamp, qui à l’époque de ce « readymade » a abandonné la peinture, ne se considère plus comme un artiste « professionnel », sans pour pour autant abandonner toute activité artistique. Se voit-il comme cette petite fille qui applique avec soin un badigeon industriel sur une structure métallique ? Cet acte aux antipodes de celui d’un peintre de chevalet serait une allusion à ses travaux en cours et ses recherches préparatoires sur des corps-machines métalliques et mécaniques (9 Moules mâlic ou Broyeuse de chocolat) qui le conduiront à son Grand Verre...

De Apolinère Enameled à L.H.O.O.Q, un portrait complexe et ambigu de Duchamp se dégage : sous les dehors d’une enfant calme et appliquée, peignant des barreaux de lit dégagée des préoccupations esthétiques traditionnelles, sommeille un jeune turbulent provocateur qui se plaît à saper les fondements de l’art occidental, tout droit sorti des bandes dessinées publiées dans la presse humoristique du XIXe siècle.

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  1. Sur ce sujet, voir notre précédent article : Les « Défauts des enfants » par Bertall. []
  2. Raymond de la Nézière, « Conte rouge », planche n° 17 de la treizième série de l’Imagerie artistique Quantin, 1895. []
  3. Ce dessin fait partie du lot n° 395 de la vente organisée par la maison Million & Associés qui eut lieu à Paris le 19 juin 2015. []
  4. Daniel Grojnowski et Denys Riout Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, José Corti, 2015. []
  5. L’exemplaire original de la carte postale modifiée de Duchamp n’ayant pu arriver à temps chez l’imprimeur, Picabia rajouta de mémoire une moustache à La Joconde, oubliant la barbiche, et inscrivit : « Tableau Dada par Marcel Duchamp ». []
  6. Cette phrase, attribuée à l’Astronome (The Inspector dans la version origninale), peut se traduire par : « Avec ces gamins, la société est foutue. » Elle a donné son titre à un recueil de planches américaines édité par Peter Maresca qui fait la part belle aux Sunday strips des origines : Society Is Nix: Gleeful Anarchy at the Dawn of the American Comic Strip, 1895-1915, Sunday Press Books, 2012. []
  7. « C’était une espèce de nihilisme pour lequel j’éprouve encore une grande sympathie » déclara Duchamp en 1946 à propos de Dada. » Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Flammarion, coll. « Champs », 1975, p. 172. []

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