Les faux-semblants de Malatesta

Malatesta, « Le lion et l’aveugle, ou le caniche remplacé », L’Illustration, n° 2656, 20 janvier 1894.
Source : Töpfferiana.


Qu’on ne se trompe pas ! La planche ci-dessus n’est pas le chaînon manquant d’une histoire de la bande dessinée que certains souhaiteraient faire remonter aux cycles d’images du Moyen Âge ou encore plus loin… Non, il s’agit de l’œuvre d’un dessinateur peu connu qui donnait à ses illustrations et histoires en images une touche médiévale : Malatesta.

Illustrateur, poète et homme de lettres, Henri Théodore Malteste est né à Paris le 20 octobre 1870 et mort le 10 décembre 1920. Pour ne pas être confondu avec son frère Louis Malteste (1862-1928), également dessinateur, il choisit le pseudonyme de Malatesta. Sous cette signature, il a réalisa à partir de 1892 des illustrations et des histoires en images dans de nombreux journaux illustrés : La Caricature (1892), Le Chat Noir (1893), L’Illustration (1893-1900), Le Journal pour tous (1894-1895), Le Monde illustré (1895-1900),Polichinelle (1896), La Libre Parole Illustrée (1897), Mon Journal (1897), Le Charivari (1900), Le Soleil du dimanche ou encore Le Noël 1. Il participe également, tout comme son frère, à l’Imagerie artistique de la maison Quantin. Malatesta arrête les histoires en images à la toute fin des années 1890 pour se consacrer notamment à l’illustration de livres pour bibliophiles (François Coppée, Gustave Flaubert, Anatole France, Leconte de Lisle) et à la poésie.

Dès ses débuts, Malatesta se démarqua par son style singulier, se spécialisant dans l’imitation d’une imagerie médiévale. En effet, il n’a pas échappé à ce médiéviste éclairé que les histoires en images produites en cette fin de XIXe siècle possédaient certaines ressemblances avec les pages enluminées des bibles et des livres d’heures, les vitraux et les retables du Moyen Âge. Comme l’a établi l’historienne Danièle Alexandre-Bidon, la narration figurée existe dans les manuscrits médiévaux, sous forme de cycle ou de séquences d’images séparées 2, à l’exemple de cette page du Cantigas de santa Maria, recueil enluminé de chansons en galaïco-portugais datant du XIIIe siècle.


cantigas-de-santa-maria124Cantigas de santa Maria, Cantiga 124, Espagne (Castille), vers 1260-1270. Source : Culturagalega.org
(Un homme survit à son exécution pour pouvoir se confesser auprès d’un prêtre. Après sa mort, aucun animal ne veut le manger.)


S’il existe une tradition ancestrale du récit en images, il ne faut pas pour autant confondre deux pratiques artistiques éloignées de plusieurs siècles, et considérer rétrospectivement l’une comme la forme primitive de l’autre. Les planches de Malatesta tiennent autant du pastiche que de l’hybridation, dans lesquelles il reprend toutes les caractéristiques formelles des modèles médiévaux pour raconter des anecdotes humoristiques : cloisonnement de la page en vignettes, texte sous l’image, utilisation de phylactères, raideur des personnages, décors réduits… Dans ses imitations de vitraux, les figures de Malatesta sont cernées d’un trait noir et épais, et retenues au cadre par des baguettes simulant la mise en plomb des pièces de verre. Dans « Le lion et l’aveugle » parue dans L’Illustration du20 janvier 1894 (reproduite en tête d’article), il pousse le raffinement encore plus loin en réalisant un bas-relief gothique en trompe l’œil tout à fait crédible.


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Malatesta, « Carnaval, drame bouffe en verres (de couleurs) », La Caricature,  n° 636, 5 mars 1892.



Quand les histoires de Malatesta ne sont pas muettes, les légendes sont versifiées et calligraphiées en caractères gothiques. Sa signature est toujours accompagnée de l’année en chiffre romain. Son ton s’adapte selon les publications qui l’accueillent, ses histoires sont tour à tour muettes ou légendées, humoristiques le plus souvent mais aussi pieuses (voir « Le bon pauvre et le mauvais riche » reproduit plus bas). Le soin et la minutie qu’il apporte à son travail rappelle les livres illustrés des Pré-Raphaélites anglais publiés à la même époque par The Kelmscott Press, créée en 1891 par William Morris. Dans un même esprit d’imitation archéologique, l’art de Malatesta rappelle également les étonnants ouvrages dans un style pseudo-égyptien que réalisa l’Allemand Carl Maria Seyppel dans les années 1880.


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Malatesta, « Le singe avertisseur », L’Illustration, n°2638, 16 septembre 1893.

Source : Loïc Dauvillier.




malatesta-saint-labreMalatesta, « Un miracle de saint Labre, d’après d’anciens vitraux », La Caricature, n° 632, 6 février 1892. Source : Gallica.bnf.fr


malatesta-epreuve-cruelleMalatesta, « L’épreuve cruelle », Le Monde illustré, n° 2230, 23 décembre 1899. Source : Gallica.bnf.fr




malatesta-album-noelMalatesta, « Le bon pauvre et le mauvais riche » (daté 1895), Album Noël, 1900. Source : Andy’s Early Comics


Malatesta, « Le galant page », La Caricature,  n° 635, 27 février 1892. Source : Gallica.bnf.fr


La forme de la planche reproduite ci-dessous est plus classique, sans emballage médiéval.  Pourtant, le sujet de cette histoire intitulée « Une exhibition », qui fut publiée dans L’Illustration du 19 août 1893, met en scène un autre genre de travestissement : des mendiants sont embauchés pour être grimé et jouer les « sauvages » à l’occasion d’une reconstitution ethnologique fantaisiste qui s’apparente aux « zoos humains » alors en vogue en Europe. Le corps peint en noir ou déguisés en animaux sauvages, les figurants se poursuivent, se battent, dansent dans une ambiance carnavalesque. Derrière la palissade, les spectateurs se pressent pour voir le spectacle.


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Malatesta, « Une exhibition », L’Illustration, n°2634, 19 août 1893. Source : Loïc Dauvillier.

 
Au premier plan de la dernière vignette, un homme blanc, la bouche ouverte, semble choqué par ce spectacle alors qu’un autre, noir et habillé à l’occidental, observe un comédien tenant entre ses dents un lapin qu’il va dévorer comme un animal. Il fait avec sa main un signe qui semble approuver ironiquement la véracité de cette reconstitution… Une tête de singe de face nous prend à parti et nous demande ce que nous pensons de tout ceci. Si, dans ses pastiches médiévaux, Malatesta se plait à jouer avec les apparences trompeuses, il n’est pas dupe des simulacres de son temps.


> Liste non-exhaustive des histoires en images de Malatesta :

La Caricature

– « Un miracle de saint Labre, d’après d’anciens vitraux », n° 632, 6 février 1892.

– « Le galant page », n° 635, 27 février 1892.

– « Carnaval, drame bouffe en verres (de couleurs) », n° 636, 5 mars 1892.

– « La mort de Gringoire », n° 653, 2 juillet 1892.


Le Chat noir

– « La ceinture », n° 620, 9 décembre 1893.


L’Illustration

« Une exhibition », n°2634, 19 août 1893.

« Le singe avertisseur », n°2638, 16 septembre 1893.

« Le Bon roi Robert », n°2640, 30 septembre 1893.

« Pourquoi Roland n’épousa jamais la belle Aude », n°2647, 18 novembre 1893.

– « Chauffage économique, ou l’ingénieux Chevalier », n°2654, 6 janvier 1894.

– « Le lion et l’aveugle, ou le caniche remplacé », n°2656, 20 janvier 1894.

– « Souvent femme varie », n°2664, 17 mars 1894.

– « Comment Grégoire prit l’épée pour avoir sa franche lippée », n°2716, 16 mars 1895.

– « Comme on chassait, comme on chasse, comme on chassera », n°2811, 9 janvier 1897.

– « La maison des Poètes », n°2814, 30 janvier 1897.

– « Le Tribut de Noménoé », Numéro de Noël, décembre 1897.

– « L’Ecole des Journalistes », n°2943, 22 juillet 1899.

– « Opinion de quelques célébrités compétentes sur la Guerre du Transvaal », n°2967, 6 janvier 1900.


Le Journal pour tous

« Guzman, ou l’honneur castillan », n° 29, 18 juillet 1894.

« Le lapin de l’invalide », n° 38, 19 septembre 1894.

« Un disciple de saint Martin », n° 48, 28 novembre 1894.

« Une noce », n° 10, 6 mars 1895.

« L’outrecuidante négresse », n° 41, 9 octobre 1895.


Le Monde illustré

« L’épopée du cheval », n° 2184, 5 février 1899.

« Les accidents du travail », n° 2203, 17 juin 1899.

« Une erreur fâcheuse », n° 2209, 29 juillet 1899.

« Récits d’octobre », n° 2168, 15 octobre 1898.

« Aventure de chasse », n° 2223, 4 novembre 1899.

« La civilisation africaine », n° 2225, 18 novembre 1899.


Album Noël / Le Noël

« Le voleur bien volé » (daté 1895).

« Le bon pauvre et le mauvais riche » (daté 1895).

« Le Fils d’Adoption » (daté 1896).


Imagerie artistique Quantin

– « L’arroseur et l’éléphant »,  Série 15 – n°19, 1899 (Daté « XCVII »).


Musée des enfants

« Le faux loup-garou. Conte de grand-mère »,  n° 43, 24 octobre 1903, daté MDCCCXCIV (1894).

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  1. Il est fort probable que les histoires en images parues en 1900 dans le recueil Album Noël  (reproduites sur le site  d’Andy Konky Kru) soient reprises de la revue Le Noël. []
  2. Danièle Alexandre-Bidon, « La bande dessinée avant la bande dessinée : narration figurée et procédés d’animation des images au Moyen Age », Les Origines de la bande dessinée, Actes de la journée du 26 janvier, Angoulême, Musée de la Bande dessinée, Cahiers de la Bande dessinée, n° spécial, 1997, p.10-20. Voir aussi le chapitre « Permanence de l’image narrative » dans l’ouvrage de Thierry Groensteen, M. Töpffer invente la bande dessinée, Les Impressions Nouvelles, 2014. []

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