Les Mille et une nuits du petit Fred, par Lortac

Lortac, « Les Mille et une nuits du petit Fred. Les tableaux s’amusent », Le Jeudi de la Jeunesse, n° 339, 19 octobre 1910. Source : Juventa.fr

 

Après la série Ninette Patapon dessinée par Jordic en 1906, un autre Little Nemo à la française voit le jour quelques années plus tard dans la presse pour enfants. L’imitateur se nomme cette fois Lortac et son pastiche, intitulé Les Mille et une nuits du petit Fred, est une bande dessinée en cinq épisodes qui paraît entre le 19 octobre et le 17 novembre 1910 dans Le Jeudi de la Jeunesse.

L’influence du comic strip de Winsor McCay, qui n’est pas inconnu en France 1, est manifeste. Les traits du petit Fred se confondent avec ceux de Little Nemo et les histoires de Lortac obéissent au même dispositif que celui de la série de McCay : le récit commence par le réveil du petit Fred à l’invitation du prince Myosotis, tout comme Nemo est convié par un habitant de Slumberland à sortir de son lit pour rejoindre les pays des songes. Le rêve se déroule à la suite et se termine à chaque fois par une case finale dans laquelle le jeune garçon se réveille brusquement, tombant parfois de son lit.

 

Le Petit Fred et Little Nemo invités au Pays des rêves (Le Jeudi de la Jeunesse, 19 octobre 1910 et New York Herald, 15 octobre 1905)

Le petit Fred et Little Nemo réveillés en plein rêve…

 

Le premier épisode des Mille et une nuits du petit Fred prend place en Une du Jeudi de la Jeunesse, bénéficiant ainsi d’une impression en couleur. Ceux qui suivront devront se contenter du noir et blanc des pages intérieures. Comme toutes les autres bandes dessinées de ce journal, l’image est placée au-dessus d’un important pavé de texte typographié pouvant atteindre neuf lignes. La composition des planches est classique, la hauteur des cases est toujours la même mais leur longueur peut varier. L’influence de McCay s’arrête là, Lortac n’a pu ou voulu adapter les mises en page spectaculaires de l’américain aux pages, se soumettant au modèle plutôt sage des histoires en images de la revue pour enfants.

Dans les deux épisodes les plus longs (19 octobre et 3 novembre 1910), Lortac réduit la monotonie de ses planches en ajoutant à ses cases quelques motifs ornementaux : dans le premier épisode, il utilise des cases de forme arrondie et sépare des images avec des cariatides. Dans « Une nuit au Japon », les images sont pour la plupart bordées d’éléments exotiques inspirés du folklore oriental : lampions, masques de théâtre no, brûle-encens, kakemonos couverts d’imitations de caractères asiatiques, etc.

 

Lortac, « Les Mille et une nuits du petit Fred. Une nuit au Japon », Le Jeudi de la Jeunesse, n° 341, 3 novembre 1910. Source : Juventa.fr

 

Tous les rêves dessinés par Lortac se déroulent dans le musée, dont le père du jeune Fred est le conservateur. A chaque visite nocturne, l’histoire se déroule dans l’un des départements de l’institution : les tableaux, les figures historiques en cire, les collections orientales, les jouets, et enfin, la bibliothèque.

Dans le premier épisode intitulé « Les tableaux s’amusent » (n° 339, 19 octobre 1910), le prince Myosotis, dont le portrait peint figure dans le musée, réveille Fred et l’invite dans une salle où se tient un bal. La fête rassemble des personnages de tableaux sortis de leur cadre et des statues descendues de leur socle (voir la première page de cet épisode reproduite plus haut).

 

Lortac, « Les Mille et une nuits du petit Fred. Chez les figures de cire », Le Jeudi de la Jeunesse, n° 340, 27 octobre 1910. Source : Juventa.fr

 

Dans le deuxième épisode, « Chez les figures de cire » (n° 340, 27 octobre 1910), le duo rencontre des personnages historiques semblables aux statues du Musée Grévin qui, comme auparavant, prennent vie une fois la nuit tombée. Pour passer le temps, les ennemis d’hier (César et Vercingétorix) jouent aux cartes ou se promènent bras dessus, bras dessous (Marat et Corday). Fred et le prince sauvent un jeune ramoneur en faisant fondre ceux qui veulent sa mort à l’aide d’une loupe.

 
C’est dans une ambiance orientale que se déroule le troisième épisode intitulé « Une nuit au Japon » (n° 341, 3 novembre 1910). Transportés dans un orient exotique, Fred et Myosotis sont invités au mariage d’« une Japonaise d’éventail et d’un Chinois de paravent ». Tous les clichés et stéréotypes du genre sont convoqués : les deux enfants mangent avec des baguettes des nids d’hirondelle et du chien rôti à l’huile, puis assistent à un combat de jiu-jitsu (qui ressemble plutôt à du sumo)… Transportés par un taxi pousse-pousse, ils se rendent dans un jardin mystérieux où ils sont poursuivis par des champignons géants et un bouddha à six bras dont ils s’étaient moqués. Les deux enfants échappent à la mort et au coupe-coupe de leur bourreau grâce à un dragon de fumée sorti de la pipe à opium d’un vieux mandarin…
 
 
Lortac, « Les Mille et une nuits du petit Fred. Au pays des jouets », Le Jeudi de la Jeunesse, n° 342, 10 novembre 1910. Source : Juventa.fr
 
 
« Au pays des jouets » (n° 342, 10 novembre 1910), qui constitue le quatrième épisode, reprend le thème connu du rêve dans lequel les jouets prennent vie 2. Dans cette page, Fred et Myosotis assistent successivement à un concert donné par des poupées et un pantin pianiste, à une bataille de petits soldats, au débarquement d’une arche de Noé miniature 3, puis ils chevauchent des chevaux, l’un mécanique et l’autre à bascule, avant d’échapper à un passe-boule géant qui avale tous les jouets.
 
 
Lortac, « Les Mille et une nuits du petit Fred. Les livres s’animent », Le Jeudi de la Jeunesse, n° 343, 17 novembre 1910. Source : Juventa.fr
 
 

Dans le dernier épisode (« Les livres s’animent », n° 343, 17 novembre 1910), les deux enfants se rendent dans la bibliothèque du musée. « Les livres, mus par une force invisible, bondissent hors des rayons et dansent une folle sarabande. Puis leur couverture se soulève et des êtres fantastiques paraissent. » Le défilé littéraire qui suit rassemble un prince charmant des contes de fée, des savants des manuels de chimie, ou encore Gulliver et Robinson Crusoë. Fred fait ensuite connaissance avec les autres héros du Jeudi de la Jeunesse : Onésime Pourceau, Maître Renard et « tous bonhommes si drôles de Thomen, Nadal, de La Nézière, Lajarrige, Drawer, Blondeau, etc. ». Mais soudain, les deux jeunes sont l’enjeu d’une querelle entre les livres d’étude et les livres amusants et sont pris dans une « avalanche d’in-folios ». Le petit Fred se réveille, comprenant le sens caché de cette dispute : il faut savoir « partager son temps entre livres d’études qui cultivent l’esprit, et les livres amusants, qui le reposent ». Nous sommes loin, une fois de plus, des divertissements graphiques de Little Nemo...

 

Les mille et une vies de Lortac

Un mot pour finir sur l’auteur de cette série, Robert Lortac, pseudonyme de Robert Alphonse Collard (1884-1973). Les Mille et une nuits du petit Fred est une œuvre de jeunesse. Le dessinateur débute sa carrière au tout début du XXe siècle, donnant dessins d’humour et histoires en images. Outre Le Jeudi de la Jeunesse, sa signature se retrouve dans Le Bon Vivant, Le Pêle-Mêle, Polichinelle, Le Petit Illustré amusant ou encore L’Illustré national.

Tout comme McCay qui délaisse les comics pour le dessin animé dès 1911, Lortac se lance dans l’animation à partir de 1914 et crée son propre atelier quelques années plus tard. Parmi sa prolifique production, on lui doit notamment une adaptation en papier découpé de l’Histoire de Monsieur Vieux-Bois, réalisée en 1921 avec Cavé à partir de l’album de Rodolphe Töpffer.

 

 

Également romancier, il se distingue après-guerre comme scénariste de bande dessinée travaillant pour les éditions Artima, mais aussi pour Les Pieds nickelés, alors dessinés par René Pellos, et surtout pour Bibi Fricotin, série à laquelle il collabora avec le dessinateur Pierre Lacroix sur une vingtaine d’albums dans les années 1950 et 1960.

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  1. Little Nemo in Slumberland parait de 1905 à 1911 dans l’édition européenne du New York Herald dirigée et imprimée à Paris. Le comic strip de McCay est également traduit en français sous le titre Le Petit Nemo au Pays des Songes dans La Jeunesse moderne de juin 1908 et jusqu’à l’arrêt du titre en février 1909. Les bulles furent supprimées et remplacées par un texte de Georges Clavigny typographié sous les images. Sur ce sujet, voir notre article sur Ninette Patapon.[]
  2. Voir à ce sujet les exemples cités et reproduits en fin de l’article sur Ninette Patapon.[]
  3. On remarquera que cette arche de Noé en bois, avec ses formes géométriques, rappelle celle qu’André Hellé produira l’année suivante, en 1911.[]

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