La Belle Époque de Caran d’Ache (8)


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10 – Légion d’honneur et derniers dessins

Samuel-Sigismond Schwartz, éditeur d’origine juive hongroise, publie, le 4 avril 1901, le premier numéro de L’Assiette au Beurre. Ce luxueux magazine satirique va très vite connaître une immense notoriété. Par la qualité de sa présentation et de son contenu graphique, par une virulence qui étonne encore aujourd’hui, il demeure une référence incontournable du genre(1).

Comme son concurrent direct Le Rire, L’Assiette au Beurre accueillera dans ses pages les meilleurs dessinateurs de la Belle Époque, certains collaborant aux deux journaux malgré un fort clivage politique et éditorial : là où Le Rire pratique un humour quelque peu consensuel, orienté plutôt à droite (surtout pendant l’affaire Dreyfus) et se présente sous une forme économique le mettant à la portée de presque toutes les bourses, L’Assiette, elle, vise un public plus aisé (plus « bobo » dirait-on aujourd’hui), affiche clairement l’ambition d’élever son contenu au niveau de l’Art, et publie des dessins très marqués à gauche, revendiquant ouvertement et sans concession des positions anticléricales, antimilitaristes, anticolonialistes, voire anarchistes.

Les choses étant présentées ainsi, la première réflexion qui vienne à l’esprit est de se dire que jamais, jamais Caran d’Ache ne se risquera à se com(pro)mettre dans un tel brûlot se situant aux antipodes de ses convictions et de ses engagements personnels.

Pourtant, profitant des cartes blanches proposées aux auteurs, il va occuper à lui seul tout un numéro, le quarantième, pour lequel, fait unique (et donc remarquable) dans son œuvre, il utilise la technique de la gravure sur bois.

Daté du 4 janvier 1902 et titré Ferblanterie, il est consacré à la Légion d’honneur.

 

 

Dès le premier abord, il se dégage de ces illustrations une impression extrêmement sombre et désespérée. D’immenses à-plats noirs contrastent abruptement avec les zones blanches juste rehaussées de rares couleurs. À la lecture, les légendes sont à l’unisson. Il n’est question que de manœuvres, plus basses les unes que les autres, pour obtenir cette décoration qui s’en trouve, forcément, dévalorisée. N’importe qui peut l’obtenir avec un minimum d’insistance et de magouilles : un croupier de Monaco, un journaliste maître-chanteur, l’inventeur de l’urne à double fond, un serveur de restaurant, un négrier, un fournisseur d’encaustique… et un commissionnaire en peignes simili-celluloïd qui, rendant une dernière visite à un véritable artiste agonisant dans une misérable mansarde, épingle sa propre médaille sur la poitrine du moribond.

 

 

 

 

 

Même si ces pratiques (évidemment révolues à notre époque moralement irréprochable) étaient bien connues alors, les dénoncer ainsi fut du plus mauvais effet dans les hautes sphères de l’État. Nous savons qu’Emmanuel espérait ardemment obtenir cette médaille épinglée jadis sur la poitrine de son grand-père par les impériales paluches napoléoniennes. Et maintenant on la lui refusait, à lui, le célèbre Caran d’Ache, pour l’attribuer à toutes sortes de personnages insignifiants, corrompus, nuisibles ! Son amertume d’être un éternel laissé pour compte des promotions se fait ici cruellement sentir. Incapable de comprendre que ses prises de position tonitruantes – pendant l’affaire Dreyfus notamment – sont en grande partie responsables de ça, il enfonce le clou avec un mépris affiché qui dissimule mal son dépit : « Ah bon ? Vous ne voulez pas me la donner ?… Je m’en contrefiche, de toutes façons elle ne vaut plus rien, votre médaille ! »

Vingt fois elle lui fut promise ; vingt fois ses incartades politiques et, surtout, son incurable gaminerie, sa divine irrévérence, s’interposèrent entre la décoration et lui. Au moment où tout était arrangé, au commencement de 1902, ne s’avisa-t-il pas de représenter la croix sous les espèces d’une prime de marchand de vins pour un achat de deux litres ? Le ministère ne sourit pas plus que la grande chancellerie.
(Ernest La Jeunesse, Le Journal, 27 février 1909)

 


 

Et comment ne pas faire un lien avec le procès qui l’opposa à l’entrepreneur Joseph Le Cœur, un an plus tôt ? Nous l’avons vu, Le Cœur était chevalier de la Légion d’honneur, et Emmanuel a très certainement nourri un vif sentiment d’injustice devant sa condamnation, estimant que la décoration de son adversaire avait dû peser lourd dans la balance (d’autant que bon nombre de magistrats appartiennent aussi à cet ordre), nouvelle preuve qu’il était capable, même devant l’évidence de ses torts, de s’obstiner jusqu’au bout avec une parfaite mauvaise foi. Quoi qu’il en soit, Ferblanterie traduit aussi sans l’ombre d’un doute son indignation envers ce jugement. On dit qu’il ne faut jamais commenter une décision de justice mais il est évident qu’avec ce numéro de L’Assiette au Beurre, Caran d’Ache crache son mépris à la figure de son adversaire et au verdict du tribunal.

Il signera encore un dessin dans un numéro hors-série de L’Assiette intitulé « Les Empoisonneurs Patentés – Les Falsificateurs de Lait ».

 

 

Et ce sera tout.

 

*

 

Mais passons à un sujet plus léger. Une nouvelle danse apparaît à cette époque : le cake-walk (« marche du gâteau »). Originaire de Virginie où les esclaves parodiaient leurs maîtres se rendant au bal, le cake-walk tient son nom de ce que certains colons, plus bienveillants que d’autres, récompensaient les meilleurs danseurs par un gâteau. Cette danse arrive en Europe, le music-hall s’en empare et l’engouement est immédiat. Des concours de cake-walk sont organisés, comme celui du Nouveau-Cirque, en mars 1903, où l’on retrouve Caran d’Ache et ses confrères Sem et Grün dans le jury. Cette même année, Georges Méliès tourne Le cake-walk infernal ; deux ans plus tard, c’est la réalisatrice Alice Guy qui filmera Cake-walk nègre (avec la troupe du Nouveau-Cirque) ; et Claude Debussy composera un facétieux et sautillant Golliwogg’s cake-walk dans sa suite pour piano Children’s Corner (1906-1908). Puis, le rythme du cake-walk évoluera et donnera le ragtime.

 

 

*

 

Depuis 1891, Jean-Louis Forain partage sa vie avec Jeanne Bosc, talentueuse peintre impressionniste et caricaturiste célèbre. Celle-ci fonde, en 1904, le théâtre des Nabots, œuvre philanthropique et caritative pour laquelle elle va sculpter des marionnettes et les mettre en scène dans des saynètes pour enfants. Les proches sont mis à contribution : l’organiste Charles-Marie Widor se charge des compositions musicales, Caran d’Ache crée les décors, et Forain, mettant sa hargne dans sa poche avec son mouchoir dessus, dessine la couverture du fascicule. Que ne ferait-on par amour ? (même si leur relation semble avoir été pour le moins tumultueuse…)

Le Tout-Paris se bouscule pour assister aux représentations du théâtre des Nabots, données au profit d’enfants défavorisés. Caran d’Ache, en d’autres occasions, a déjà réalisé et réalisera des dessins pour des œuvres humanitaires et sociales, comme ce programme pour un concert de bienfaisance en 1906, époque où il y avait des soupes populaires, ancêtres des Restos du Cœur, dans le XVIe arrondissement.

 

*

 

Pour la seconde fois, la France accueille en 1905 le Wild West Show de Buffalo Bill, grand spectacle qui marquera, en Amérique et en Europe, le début du mythe du Far-West. Légende vivante de l’Ouest américain, William Frederick Cody avait conquis sa gloire et son surnom en tuant plusieurs milliers de bisons (buffalos) sous le prétexte de nourrir les ouvriers de la Kansas Pacific Railwail qui construisaient la ligne du chemin de fer reliant Kansas City à Denver (Colorado), mais aussi très souvent par jeu, juste pour le plaisir de faire des cartons, ainsi qu’en participant à de sanguinaires concours de chasse, véritables hécatombes où était déclaré vainqueur le héros de la gâchette ayant massacré le plus grand nombre d’animaux. Les cadavres de ceux-ci étaient ensuite abandonnés sur place, livrés aux charognards, pendant que, dans les tribus indiennes environnantes, la famine sévissait.

Une trentaine d’années plus tard, évoquant le bison dans son livre Zoo, Gus Bofa écrira espièglement :

Il y en avait autrefois des quantités innombrables dans l’Ouest américain.
Le colonel Cody les a tous tués à coups de carabine.
Puis il est mort aussi.
C’est bien fait.

 

Le Gaumont-Palace en 1913, aquarelle anonyme.

 

À Paris, le cirque de Buffalo Bill donne ses représentations sous le somptueux chapiteau métallique de l’hippodrome de Montmartre (qui deviendra bientôt une gigantesque salle de cinéma : le Gaumont-Palace(2), ainsi que sur le Champ de Mars, attirant quelques trois millions de spectateurs parmi lesquels notre caricaturiste-caporal qui, après le spectacle, a immortalisé la tronche du colonel Cody :

 

 

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Et puis, en cette « année terrible 1905 », le destin frappe encore un coup : en octobre, une embolie pulmonaire terrasse Alphonse Allais, le vieux complice des temps héroïques des Hydropathes et du Chat Noir. Il avait contracté une phlébite et son médecin lui avait ordonné de rester alité pendant plusieurs semaines. Or, Allais aurait continué de se rendre au café chaque jour, annonçant à un ami qui le raccompagnait la veille de son décès : « Demain, je serai mort. Vous trouvez ça drôle, mais moi je ne ris pas. Demain, je serai mort ! » L’anecdote est bien à l’image du personnage mais, même s’il est vrai qu’Allais a fait preuve de désinvolture dans sa façon de se soigner, elle n’est qu’une légende, aussi apocryphe que tenace et je me demande bien pourquoi je la colporte moi aussi…

 

« À la mémoire d’Alphonse Allais qui fut le plus étincelant, le plus profond, le plus fin et le plus lettré
de tous les conteurs comiques de son époque et de bien des époques.
En honorant la mémoire d’un tel écrivain, sa ville natale s’acquitte envers lui et lui rend la pareille. »
Sacha Guitry.

 

De nombreuses célébrités du monde littéraire et artistique, comme Tristan Bernard, Lucien Guitry, Alfred Capus, Georges Courteline, Émile Goudeau, les actrices Réjane, Marguerite Moreno, et bien d’autres, assistèrent aux obsèques du grand humoriste. Caran d’Ache était présent aussi, certainement très affecté par le décès prématuré de son ami, à 51 ans, et ne se doutant probablement pas qu’il partirait lui-même quasiment au même âge…

Alphonse Allais fut inhumé au cimetière de Saint-Ouen et y reposa jusqu’à ce que la Royal Air Force pulvérise sa tombe pendant un bombardement en 1944, lui donnant une dernière fois l’occasion de s’éclater.

 

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En décembre 1905, Lucien Guitry, directeur du théâtre de la Renaissance, commanda un tableau à Caran d’Ache : au premier acte de la pièce L’Espionne de Victorien Sardou, devait figurer, accroché au décor, le portrait de don Alvar Esteban y Tartosa, marquis de Rio-Zarès, officier espagnol parti chercher fortune au Paraguay où il devint président avant de périr noyé en traversant une rivière. Si le tableau d’Emmanuel a malheureusement disparu, une description précise en est restée :

« Les cheveux soulevés par un grand vent d’orage, superbe, redoutable et bon, dans son uniforme recouvert de croix et de plaques d’ordres, avec un bel air de férocité insignifiante, ce conquérant du Paraguay s’accoude sur un canon dont la cuivrerie étincelle ; sa main gauche crispée sur le pommeau d’un sabre recourbé, la droite, désignant une carte étalée sur un tambour, montre le point d’une brèche future. »

Il existe un enregistrement datant de 1954 dans lequel Sacha Guitry, imitant l’accent rrrusse de Caran d’Ache, raconte la livraison du portrait : une fois son travail terminé, le dessinateur pria Lucien Guitry, le père de Sacha, de se rendre à son atelier. Dissimulé par une étoffe, le tableau se trouvait à quelques mètres d’eux et Emmanuel demanda à Guitry : « Tu m’as dit que le porrrtrrrait devait êtrrre vu de loin parrr le public, et tu m’as bien rrrecommandé de lui donner le plus grrrand rrrrelief possible, n’est-ce pas ? Alorrrs n’avance pas, rrreste où tu es et rrregarrrde. » Il alla vers le tableau et retira l’étoffe qui le recouvrait. « Merveilleux ! s’écria Guitry, je n’ai jamais vu de ma vie un relief pareil. Mais comment t’y es-tu pris ?… » Caran d’Ache répondit : « Eh bien apprrroche-toi et tu vas t’en rrrendrrre compte. » Parvenu devant la toile, Guitry éclata de rire : les boutons de l’uniforme, la boucle du ceinturon, la poignée du sabre, les décorations et les épaulettes étaient de vraies épaulettes, de vraies décorations et des boutons véritables cousus sur la toile. .

Lorsque Victorien Sardou découvrit, au théâtre de la Renaissance, ce qui fut probablement le dernier tableau peint par Caran d’Ache, il s’exclama : « Bigre, il ne ferait pas bon le rencontrer au coin d’un bois ! » Lucien Guitry, approuva : « Avec son armée, ce ne serait rien, mais tout seul, ce serait diablement dangereux ! »

 

*

 

 « LE PRÉ CATELAN. C’est un véritable palais du plus pur style Louis XVI qui vient d’être édifié, avec grand luxe, dans le site le plus ravissant du Bois de Boulogne. »
(Le Journal, 17 juin 1906)

Construit sous Napoléon III, ce pavillon est transformé au début du XXe siècle en restaurant de luxe. Chargé de réaliser la décoration de l’un des salons, Caran d’Ache imagine une série de scènes pseudo-antiques représentant des centaures s’adonnant aux « Jeux Modernes du Bois de Boulogne » : les Courses, le Golf, le Satyre du Bois de Boulogne, le Dancing, etc. Cette frise, sculptée par Jean-Victor Badin, fait tout le tour de la pièce nommé Grill-Room. Rappelant la veine des Courses dans l’Antiquité, elle est, semble-t-il, toujours visible aujourd’hui, bien que le site internet du Pré Catelan n’en fasse aucune mention.

 

Les centaures jouent au polo.

 

À suivre…

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  1. Le 593e et dernier numéro de L’Assiette au Beurre paraîtra en 1912. La disparition de ce journal marquera la fin de l’âge d’or de la caricature en France.[]
  2. Détruit en 1973, le Gaumont-Palace a été remplacé par un immeuble « Flunch / Castorama / hôtel Ibis-Mercure ». Chaque époque a les bâtiments qu’elle mérite…[]
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